Revue Annales du patrimoine, N° 7, 2007, pp. 17 - 43 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2007 ataladz@yahoo.fr © Université de Mostaganem, Algérie 2007 De l’espace scripturaire à l’espace corporel lecture de "L’enfant de sable" de Ben Jelloun Dr Mokhtar Atallah Université de Mostaganem, Algérie Résumé : A juste titre, le roman s'attache à défi nir la notion d'identité originelle et culturelle dans la Tradition maghré bine, saisie spécifiquement dans la représentation corporelle à travers les conventions de la Morale et de la Religion. C'est à partir du corps, en tant qu'élément identitaire, dans la Tradition maghrébine, que s'effectuent le regard du Moi intérieur et la perception du monde social. Notre propos souligne que le corps en tant qu'élément opérateur autour duquel grav itent toutes les situations auxquelles Ahmed est confronté, constitue le se ul paramètre de validation des rites initiatiques identitaires. Mots-clés : roman, littérature maghrébine, morale, traditions, identité. o From scriptural space to body space Reading of "L'enfant de sable" by Ben Jelloun Dr Mokhtar Atallah University of Mostaganem, Algeria Abstract: Rightly so, the novel sets out to de fine the notion of original and cultural identity in the Maghrebian Tradition, specifically grasped in body representation through the conventions of Morality and Religion. It is from the body, as an element of identity, in the Maghreb Tradition, that the gaze of the inner self and the perception of the social world are made. Our point underlines that the body as an operative element around which gravitate all the situations with which Ahmed is confronted, constitutes the only para meter of validation of identity initiation rites. Keywords: novel, Maghreb literature, morals, traditions, identity. o Toute la scène à travers laquelle un vieux conteur raconte
عدد الصفحات ١٧Dr Mokhtar Atallah - 18 - Revue Annales du patrimoine l’itinéraire d’Ahmed, personnage pseudo-androgyne central du roman, se joue sur une place publique (1), où est traditionnellement célébrée la mi se à mort des êtres marginaux. Le discours du narrateur-conteur est continuellement rompu par des digressions qui se situent tantôt dans le réel, tantôt dans l’imaginaire et la fabulation. Le protagoniste central Ahmed qui n’est en fait qu’une femme, échappe suite à un projet paternel démentiel au sort non envié, réservé à la femme recluse et au sexe féminin, en général, dans la société traditionnelle du Maghreb. Destinée à sauver l’héritage familial convoité par les oncles, Ahmed, élevé comme un mâle par un décret du père qui repousse toute fatalité après l’échec de sept naissances féminines, échappe à la volonté et aux pressions de ce dernier en décidant de prendre pour épouse une co usine boiteuse et épileptique nommée Fatima. Libre d’assumer son choix en s’accaparant le projet paternel, Ahmed réveille le côté refoulé de sa personnalité en convoquant brutalement son espace corporel féminin, jusqu’alors étouffé. Ainsi le désarroi s’installe. Les questions relatives à l’identité se multiplient après l’ e x t i n c t i o n d u p è r e e t l a m o r t prématurée de l’épouse. Toutes les versions sont alors débitées pour relater le parcours fatal et tragique de la vie d’Ahmed après qu’il ait délibérément quitté la maison patriarcale qui constitue l’espace traditionnel : lieu de négation de sa féminité. Ahmed se libère et échappe volontairement à cet espace de réclusion, errant à travers le pays en quêt e de l’expression de sa véritable identité étouffée par les tabous sociaux. A juste titre, le roman s’at tache à définir la notion d’identité originelle et culturelle dans la Tradition maghrébine, saisie spécifiquement dans la représentation corporelle à travers les conventions de la Morale et de la Religion. En effet, "ne pourrait-on pas se servir de son corps pour connaître la réalité
عدد الصفحات ١٨De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 19 - N° 7, Septembre 2007 cachée derrière nos conventions et nos coutumes, et la morale n’est-elle pas justement une de ces coutumes qui empêchent le contact de notre être avec l’être ?"(2). C’est à partir du corps, en tant qu’élément identitaire, dans la Tradition maghrébine, que s’effectuent le regard du Moi intérieur et la perception du monde social. En ce sens, le corps identifié par le sexe et le mili eu authentifié par la Tradition, constituent deux espaces par rapport auxquels s’effectue l’identité inscrite à travers le temps. Cette existence symbiotique de l’espace corporel qui se situe à la charnière du Moi individuel et du Moi collectif constitue l’élément pertinent de l’identité originelle et son rapport au milieu social traditionnel. Notre propos souligne que le corps en tant qu’élément opérateur autour duquel gravitent toutes les situations auxquelles Ahmed est confronté, constitue le seul paramètre de validation des rites initiatiques identitaires. Dans un premier temps, il en découle que le personnage Ahmed, né fille, incarne l’identité définie par le père -géniteur et soufflée par la surenchère des rites de l’initiation et l’espace réservé aux hommes par la société traditionnelle, dans un mouvement d’adhésion totale imprimée sur l’apparence extérieure d’un corps succombant aveuglément aux privilèges réservés aux mâles. Dans un second temps, il contrarie l’expression identitaire extérieure par des tendances cachées et étouffées dans son double féminin qui finit par prendre le dessus, le rendre à lui-même et de là, à démystifier l’image ou le masque mâle dont l’a affublé le père. Conséquemment, le personnage Ahmed ne désire ni l’héritage, ni le pouvoir, ni l’amour de ses parents. Le problème de ses rapports avec sa famille et le groupe traditionnel auquel il appartient, est soumis au cycle du temps. Il s’agit dans cet ordre d’idées, d’une structure sociale presque innée, selon laquelle il doit perpétuer un ordre et un déjà-là socio-historiques, conç us comme mécaniques. L’enfant, introduit malgré lui dans le système, ne peut demeurer comme
عدد الصفحات ١٩Dr Mokhtar Atallah - 20 - Revue Annales du patrimoine simple spectateur du drame de ses parents. Il y participe sous l’autorité du père ; puis échappe à celui-ci et devient le véritable organisateur du récit. Conformément à notre hypoth èse, Ahmed apparaît comme un personnage historique puisqu’il assume un cycle passé, sans cesse repris, avec toute sa densité événementielle. D’où la condensation des micro récits (anecdotes, similarité des circonstances de sa naissance etc.) ; mais la démystification du m a s q u e m â l e e t l e r e t o u r à s o i p a r l a r é i n t é g r a t i o n d e s a véritable condition physique féminine, empêche de nous le montrer vieillir, car son vieillissement symboliserait la richesse de l’instant passé et la condensation de la durée individuelle du père géniteur ; voire cycle du temp s et la répétition éternelle du même schéma récitatif. Contrairement à cela, Ahmed s’ échappe du cycle mâle et réintègre un nouveau cycle féminin dans La nuit sacrée, étouffé initialement par le père géniteur afin de vivre une durée chronologique individuelle et une identité dynamique. En dernière instance, en nous situant dans le projet paternel, la naissance d’Ahmed révèle certains traits dominants de la Tradition à travers les rites d’initiation, avec une certaine indifférence vis-à-vis de la chronologie. Ainsi, le récit d’Ahmed s’inscrit doublement dans le temps : d’abord par le calendrier approximatif de son journal intime (notations d’intervalles, âge incertain des héros etc.) ; puis, par référence à des événements historiques connus (décor temporel , histoire du Maroc, structure de la famille traditionnelle, intrigues politiques et sociales, personnages historiques caricaturés pour l’intérêt de la fiction etc.). L’Espace est une données co ncrète de l’expérience individuelle et ne peut être supprimé systématiquement puisqu’il participe inéluctablement à l’id entification de toutes les instances de discours ; et s’avère nécessairement lié à l’univers romanesque de Ben Jelloun, où tout n’est que travail
عدد الصفحات ٢٠De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 21 - N° 7, Septembre 2007 scripturaire, voire institutionnel. 1 - L’espace scripturaire : L’espace scripturaire exprimé par et dans la langue de l’Autre (Langue française) doit-il être considéré comme le simple produit d’une contrainte socio-hi storique ? Où n’est-il pas le territoire favorable à une expression de liberté ? Nous déclarons dans le sillage des critiques déjà établies que, par sa formation linguistique, Ben Jelloun est contraint de relater l’univers imaginaire maghrébin dans une langue appartenant à un autre univers de représentation imaginaire, ce qui constitue un véritable gage d’esthétique litt éraire et non d’une recherche identitaire emblématique comme c’est souvent le cas dans le roman algérien. Car "toute description d’un lieu emblématique d’identité, déclare Charles Bonn, est tributaire d’un langage par lequel elle se fait. Et par langage, ici, il ne s’agit pas d’entendre langue. La question n’est pas d’éc rire en arabe ou en français, mais, dans chacune des deux langues, de maîtriser les références culturelles à partir desquelles et par lesquelles se fait la description" (3). Se plier donc aux normes de la langue de l’Autre, constitue un signe d’altérité sur plusieurs plans ; ce qui n’est pas le cas. 1. Au plan thématique : L’espace culturel transparaît autrement dans l’espace scripturaire que dans l’Histoire . La caricature du Mythe de Antar(4), à titre d’exemple, en est la preuve tangible. "Cela me rappelle une autre histoire qui est arrivée à la fin du siècle dernier dans le sud du pays. Permettez-moi que je vous la conte rapidement : c’est l’histoire de ce chef guerrier, un être terrible, qui se faisait appeler Antar... C’était un homme exemplaire, au courage légendaire, cet homme, cet Antar secret qui dormait avec son fusil, on découvrit, le jour où il mourut, que cette terreur et cette force logeaient dans un corps de femme". (pp. 83-84).
عدد الصفحات ٢١Dr Mokhtar Atallah - 22 - Revue Annales du patrimoine 2. Au plan formel : Les quelques versets coraniques : "Si Dieu vous donne la victoire, personne ne peut vous vaincre". (p. 38) "Voici ce dont Allah vous fait commandement au sujet de vos enfants : au mâle portion semblable à celle de deux filles". (p. 53) Les interpellations fraternelles, citées çà et là, à travers le récit du conteur tout au long de ses séances "récitatives" : "Amis du Bien sachez que nous sommes réunis par le secret du verbe dans une rue circulaire...". (p. 15) "A présent, mes amis, je m’en vais sur ce fil". (p. 27) "Amis, nous devons aujourd’hui nous déplacer". (p. 41) "O mes compagnons ! Notre personnage nous échappe !". (p. 54) "Amis, je vous avez dit que cette porte était étroite". (p. 58) "O mes amis, je n’ose parler en votre compagnie de Dieu, l’indifférent, le suprême". (p. 65) "Braves et bon musulmans". (p. 67) "Compagnons ! Ne partez pas ! Attendez, écoutez-moi...". (p. 70) "Compagnons fidèles !". (p. 107) Dans ces passages qui introduisent l’Oralité dans le champ culturel du roman ; le narrateur-conteur figurant dans une image démunie, ruinée, représenterait l’image séculaire du meddah, du goual. Il reflète ainsi l’image du parias, d’où l’altérité de l’identité. En effet, face aux "contraintes (sociales), la littérature se replie dans l’espace culturel de l’oralité et se manifeste dans la langue de tous les jours, nous dit Ahmed Lanasri, l’arabe dialectal ou le berbère, pour at teindre l’auditoire populaire. Les marchés et les fêtes populaires ou familiales (sont) les lieux privilégiés de cette tradition oral e où les poètes (perpétuent) la vie et les aspirations populaires" (5). Ce que confirme, par ailleurs Jean Déjeux, dans son étude sur la poésie algérienne : "Les poètes sortent ordinairement du peuple et savent parler au peuple. Ce sont les guwwalin ou "diseur", qui ont l’art d’improviser, les meddahs, sortes de trouvères errants, qui ont l’art de la louange mais aussi de la satire. Leurs oeuvres sont rythmées et proches de la sensibilité de l’âme... populaire" (6). Ce
عدد الصفحات ٢٢De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 23 - N° 7, Septembre 2007 qui soulève outre mesure, un problème d’ordre linguistique. 3. Au plan linguistique : La rupture spatiale se traduit par les termes de l’Identité qui donne droit de cité à la lang ue arabe à travers le verbe du conteur, liée à la Tradition Orale (dialecte) et à la Religion (écriture) ; justifiant ainsi les versets coraniques qui soulignent l’importance de celle-ci à travers leur transcription au plafond de la Mosquée. "Cette fois-ci je regardais les plafonds sculptés. Les phrases y étaient calligraphiées... Je m’installais dans le lustre et observais le mouvement des lettres arabes gravées dans le plâtre p u i s d a n s l e b o i s " . ( p . 3 8 ) " S i D i e u v o u s d o n n e l a v i c t o i r e , personne ne peut vous vaincre". (p. 38) (ﻟﻛم ﻏﺎﻟب ﻓﻼ ﷲ ﻳﻧﺻﺮﻛم إن). Certains termes du dialecte arabo-berbère sont traduits en dehors du contexte et supposent la présence d’un lecteur étranger ; d’où l’Altérité vis-à-vis de l’Autre (Occident) et l’intentionnalité ethnographique. "Il y avait des mots rares et qui me fascinaient parce que prononcés à voix basse,... J’ai su plus tard que c’étaient des mots auto u r d u s e x e e t q u e l e s f e m m e s n’avaient pas le droit de les utiliser...". (p. 35) 4. Les ruptures intertextuelles : Elles nous montrent quant à elles, que l’émergence, chez Ben Jelloun, prend sa source dans les textes de la tradition culturelle orientale qui fait co nstamment recours au lexique de l’Identité. "A présent, je vais donner lecture du journal d’Ahmed qui s’ouvre ou se poursuit, je ne sais plus, sur cet exergue : "Les jours sont des pierres, les unes sur les autres s’amassent...". C’est la confession d’un homme blessé ; il se réfère à un poète grec". (p. 71) "Pour terminer, je voudrais vous murmurer à l’aube ces vers du poète mystique du XIII e siècle, Ibn al Farid : Et si la nuit t’enveloppe et enfouit en leur solitude, ces demeures, allume de désir en leur noirceur un feu". (p. 92) "Je me sens comme le chameau du philosophe qui avait un goût difficile et des désirs impossibles à contenter et qui disait : Si l’on me laissait choisir librement. Volont iers je choisirais une petite
عدد الصفحات ٢٣Dr Mokhtar Atallah - 24 - Revue Annales du patrimoine place. Au cœur du Paradis : Mieux encore devant sa porte !". (p. 98) "Cependant la dernière pièce qu’elle me livra n’est pas un objet mais le récit d’un rêve qui commence par un poème qu’elle attribue à Firdoussi qui vécu au X e siècle : Dans ce corps clos, il est une jeune fille dont la figure est plus brillante que le soleil. De la tête aux pieds elle est comme l’ivoire, ses joues comme le ciel et sa taille comme un saule. Sur ses épaules d’argent deux tresses sombres dont les extrémités sont comme les anneaux d’une chaîne. Dans ce corps clos, il est un visage éteint, une blessure, une ombre, et un tumulte, un corps dissimulé dans un autre corps...". (p. 190) "Je pourrai moi aussi citer le diwan d’Almoqtadir el Maghrebi qui vécut au XII e siècle, et, sans m’identifier au récitant, je rappellerai ce cuarteta : D’autre moururent, mais ceci arriva dans le passé Qui est la saison la plus favorable à la mort Est-il possibl e que moi, sujet de Yaqoub al Mansour, Comme durent mourir Aristote et les roses, je meurs à mon tour ?". (pp. 197-198) Pour moins nous faire sentir la rupture du discours romanesque institutionnel face au discours oral, ignoré, mais omniprésent dans la tradition maghrébine, Ben Jelloun multiplie les instances de discours, qui se relayent dans la distribution narrative des événements, sans transition marquée. Il y aurait, à cet effet, un déplacement de l’espace de l’allocution. Si Ben Jelloun s'efface en donnant la parole à son narrateur-conteur, c’est qu’il accorde la primauté à la Tradition Orale, longtemps mise à l’écart par le réalisme de commande, et le truchement du verbe écrit, fondement de toute littérature moderne et savante, a f i n d e r o m p r e l e m o n o p o l e d e l a p a r o l e . E n e f f e t , n o u s d i t Marcel Cohen dans sa perspective sociologique du langage : "Partout où il est question de ch anteurs, discoureurs, conteurs en compétition, il faut examiner dans quelle mesure il s’agit d’une joute autre que proprement littérai re. Mais il n’y a pas lieu pour autant de nier le passage, dans diverses sociétés, à la dominance
عدد الصفحات ٢٤De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 25 - N° 7, Septembre 2007 esthétique, en même temps qu’à un exercice professionnel chez des exécutants"(7). A l’inverse des auditeurs du narrateur-conteur, le lecteur maghrébin dénote chez le narrateur-auteur un travail minutieux de l’espace scripturaire, en sauvegardant scrupuleusement les formes du récit oral traditionnel ; et en se situant dans son découpage spatio-temporel en portes-chapitres-jours, à mi- chemin entre l’Oralité traditionnelle et l’Écriture romanesque, afin d’échapper au réalisme de commande qui fait défaut dans pareille restitution. On ne parle pas comme on écrit, et ces tentatives descriptives des lieux par le narrateur-conteur qui ne sont que des impressions personnelles ne peuvent pas constituer des peintures spatiales globales et globalisantes. Seule, la description savante du narrateur-auteur pourrait sous-tendre une fresque romanesque massive, avec divers micro-espaces entretenant des rapports de tension : symétrie ou contraste, attraction ou répulsion. "Quelque chose d’indéfinissable s’interposait entre lui et le reste de la famille. Il devait bien avoir des raisons, mais lui seul pouvait les dire. Il avait déci dé que son univers était à lui et qu’il était bien supérieur à celui de sa mère et de ses sœurs, en tout cas très différent. Il pensait même qu’elles n’avaient pas d’univers. Elles se contentaient de vivre à la surface des choses, sans grande exigence, suivant son autorité, ses lois et ses volontés". (pp. 9-10) Ben Jelloun valide le discours oral et montre son intention du renouvellement délibéré de la dialectique du Même et de l’Autre (Occident). En effet, le roman examiné peut être considéré comme une introspection du récit maghrébin, puisqu’il met en exergue une auto-vision et hnographique du groupe social traditionnel au Maghreb, en empruntant deux démarches. D’abord il prend l’aspect du discours récitatif, oral à la manière orientale (Cf. Les Mille et un e nuits) et réifie l’image du maghrébin, à travers l’errance et la fabulation ; c’est-à-dire le
عدد الصفحات ٢٥Dr Mokhtar Atallah - 26 - Revue Annales du patrimoine passage du dynamique au statique et vice versa ; ensuite, il met en scène l’image pour autrui, collective dans la formation du Moi par le regard inclusif et le discours unifié, à travers la distribution narrative des différents protagonistes, d’où l’Identité collective. 5. Les ruptures idéologico-religieuses : Ces dernières font que la situatio n sociale, relatée dans le roman L’enfant de sable, se définit par la cohabitation forcée de la Modernité, avec tous les conflits qu’elle sous-tend sur un axe temporel vectoriel, et une Tradition figée se situant sur un axe temporel cyclique, où l’image de la femme est sans cesse renouvelée par souci de vraisemblance, dans la conception identitaire traditionnelle. Il y a donc reconnaissance, à l’infini, de l’image de la femme sans renoncement à son statut de femme soumise. D’où l’assertion de Fatima sur le ton de la confidence, à l’intention d’Ahmed. "Nous sommes femmes avant d’être infirmes, ou peut-être nous sommes infirmes parce que femmes...". (p. 80) En ce sens, Ahmed-Zahra n’accepte pas la soumission et n’assimile pas l’image du mâle ; d’où sa révolte et son refus du statut d’homme non convertible dans les deux sens (mâle versus femelle). Le mariage d’Ahmed avec sa cousine Fatima, à la fin de son cycle mâle, constitue un antagonisme, une sorte de dialectique homme versus femme à travers son expression corporelle androgyne. Ce qui nous mène vers l’examen des personnages-instances. 6. Les personnages instances : En effet, Jean Peytard souligne, dans cette perspective, que : "Pour éviter tout effet de "personnalisation", c’est-à-dire, tout image plus ou moins animis te et psychologisée, dont on recouvrirait les concepts, nous emploierons le terme instance qui désigne à la fois un lieu du text e ou du hors-texte socio-culturel, et une dynamique, c’est-à-dire, un entrecroisement d’actions et réactions qui travaillent ce lieu. (En ce sens), on distingue ainsi trois instances :
عدد الصفحات ٢٦De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 27 - N° 7, Septembre 2007 - Instances situationnelles (lieu du socio-discursif et inter- discursif) où auteur et public ont leur place. - Instances ergo-textuelles (lieu d’une élaboration, d’un travail du langage) où scripteur et lecteur réalisent leur acte. - Instances textuelles (lieu où s’in scrivent des rôles perceptibles dans les traces scriptorales ou lectorales) ; les traces du narrateur, du narrataire ; les traces des acteurs personnages" (8). Quelle serait la situation des personnages/acteurs à l’égard de ces deux catégories existentielles et constantes de l’expérience humaine ? Avant de proposer une quelconque réponse à cette interrogation cruciale, il nous semble nécessaire de proposer la définition de J. Peytard du concept acteurs/personnages ; ce qui nous permettrait de maintenir, tout au long de notre raisonnement, un rapport constant entre l’analyse sémiotique littéraire et le champ de théorisation frontalier de la philosophie. "Le concept de "personnage" ou d'"acteur"... est (une) instance inscrite littéralement dans le texte. Suite ou ensemble de mo ts graphies, support souvent de divers types de discours relaté. Mais également lieu de descriptif. Tout élément textuel peut fonctionner dans le rôle d’"acteur/personnage". Précisions cependant qu’un "acteur/personnage" n’est pas seulement constitué d’un "portrait + actions + paroles", mais qu’il est également défini par les relations du portrait aux paroles et des paroles aux actions ; il est une structure découpée dans l’énoncé scriptural. Compte tenu des grandes zones "verbal, non-verbal", il est possible d’avancer que l’acteur/personnage peut être narré (ses actions) ou décrit (son décor) dans le non-verbal, il peut être parlant (paroles relatées) ou évoquant (paroles intérieures relatées) dans le verbal. Le personnage se découpe donc dans l’intersection des deux zones essentielles" (9). De prime abord, les protagonis tes de la fiction romanesque L’enfant de sable sont ancrés dans une situation contingente, donnée sans raison et sans explication, dans l’espace-temps
عدد الصفحات ٢٧Dr Mokhtar Atallah - 28 - Revue Annales du patrimoine intra/extra diégétique, tributaire du hic et du nunc de la création verbale du conteur. "Le verbal, no us dit J. Peytard, caractérise tout texte qui donne priorité à la simulation de la parole orale. L’écriture-théâtre, (ici l’oralité traditionnelle), dans sa forme de texte-théâtre, est constituée esse ntiellement de verbal. Le non- verbal que l’on y trouve regroupe des indications scéniques, sur le décor, les gestes, les intonations (tous éléments qui seront représentés lors de la mise en spectacle). Il est, par contre, évident que toute écriture qui réduit ou expulse autant que faire se peut le verbal s’éloigne du théâtre et tend vers l’écriture roman. Autrement dit un texte-roman allie, selon des proportions à analyser, le verbal et le non- verbal, joue sur l’alternance, la c o m b i n a i s o n , l a f u s i o n o u l a f r a c t u r e d e s d e u x e n s e m b l e s . L e s deux écritures engagent le scripteur dans un travail différent chaque fois" (10). Ce sont les caractéristiques de l'"ici" et du "maintenant" réalisées par les opérations d’embrayage/débrayage qui définissent les situations des personnages. A l’instar des instances narratives principales : Ahmed, le conteur, l’auteur, aucun autre acteur n’est doté de la propriété de l’Ubiquité. Il est certain qu’au niveau de la réalité ambiante, aucune personne ne peut transcender l’espace-temps en dépassant les conditions de son incarnation temporelle ; sauf dans la fiction romanesque que nous proposons à l’analyse. L’es pace et le temps apparaissent donc, comme deux catégories incompréhensibles que l’imagination suppose infinis conformément à un après et un plus loin. Si l’espace et le temps sont des catégories unanimes, l’attitude des acteurs/personnages, vis-à-vis de l’un et de l’autre, n’est pas uniforme. En effet, il y aurait une complète servitude à l’égard du temps et une liberté relative à l’égard de l’espace ; supposés être, pour Lagneau, deux versus indissociables, inhérents à la même instance en affirmant : "L’espace est la forme de ma puissance, le temps la forme de mon impuissance" ; et considér és par Gaston Bachelard comme
عدد الصفحات ٢٨De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 29 - N° 7, Septembre 2007 "des longueurs individuelles vécues dans l’intimité de la conscience". Dans ce sillage, si l’espace jouit d’une certaine réversibilité, le temps qui, en principe se présente comme irréversible, s’avère cyclique à travers les situations vécues par le personnage Ahmed. En effet, les difficultés théoriques du concept d’espace posent autant de problèmes que le concept de temps, et les illusions anthropocentriques qui s’en dé gagent, entachent la notion d’irréversibilité. En ce sens que l’irréversibilité doit être saisie comme une conception objective de l’existence des protagonistes sociaux mis en jeu dans la fictio n avec tout ce qu’elle sous-tend comme domaines scientifiques d’ interprétation ; et non comme le propre de leur vie, seulement, c’est-à-dire de leur naissance, de leur mort, de leurs regrets et de leurs espoirs. De ce fait, l’espace maghrébin représenté dans le roman L’enfant de sable permet l’échange et l’expansion des caractéristiques culturelles communes, exprimées à travers les âges. Il s’agit des rapports soci aux à savoir : les systèmes de valeurs, les modes de vie partagés par les individus qui le peuplent - de même culture ou de deux cultures : arabe et berbère, possédant des points communs -. Le concept d’espace culturel conférant à l’espace topographique traditionnel est utilisé par besoin, dans notre so uci permanent, pour différencier entre les coutumes transmises par ouï-dire - Tradition Orale dont l’absence d’écriture rend impossible toute analyse historique des pratiques non fondées sur le te xte sacré -cautionnées par des contiguïtés sémantiques aléatoires et les textes relatifs au Coran et à la Sunna qui trouvent leur expression irréversible dans l’espace maghrébin. Certaines pratiques culturelles ont subi successivement des changements négatifs dans le temps en devenant cycliques et plus précisément en s’écartant du texte coranique ; en l’imitant et en conférant aux pratiques ethnographiques un pseudo-statut officiel de concurrence avec la Religion musulmane, allant ju squ’à l’animisme puisque les
عدد الصفحات ٢٩Dr Mokhtar Atallah - 30 - Revue Annales du patrimoine parents du héros Ahmed, expriment la vie en figures et en puissances - esprits, ancêtres maraboutiques, génies, sorcières et faqihs - comme intermédiaires entre eux et Allah. Cette attitude correspond nettement à la position de l’ethnologue anglais Edward Bu rnett Tylor qui considère la Religion comme un aboutissement des rêves et de la mort chez les primitifs, "une croyance en des êtres spirituels" (11) dont l’homme aurait imaginé l’existence. En effet, l’Islam prêché au Maghreb a permis tous les accommodements avec les pratiques païennes qui ont permis son incursion dans la société maghrébine en ne demandant qu’un minimum de conformité pour réaliser l’actuel brassage ethnoculturel qui met en doute le caractère absolu des valeurs. L’Islam introduit au Maghreb, dès le VII e siècle, avec la conquête arabe, est bien vite de venu la religion des populations berbères du moment que la relation spatio-temporelle des deux systèmes culturels est basée sur l’adaptation allant jusqu’au syncrétisme de certains traits cult urels. Dès lors, il s’établit dans la vie de tous les jours une sorte de syncrétisme pratique puisque toutes les étapes de l’initiation interfèrent, tant bien que mal, avec les rites du dogme religieu x. En ce sens, certains rites cycliques et certaines situations collectives réitérées par la Tradition Musulmane au Maghreb do nne l’impression que le passé vit indéfiniment, bien que le personnage Ahmed s’éloigne de son enfance, évolue et se transfigure au rythme de la métamorphose corporelle. En effet, le temps emporte to ut ; et son irréversibilité tragique s’explique par les expériences vécues individuellement, qui mettent Ahmed face à deux situations divergentes : soit son avenir, devant son cycle mâle ; soit son passé, devant son cycle femelle. C’est alors que son irréversibilité temporelle s’explique par son impuissance à vivre intégralement la vie du père- géniteur ; et sa réversibilité cyclique s’exprime par son aptitude à agir sur son passé en changeant son propre destin par un retour
عدد الصفحات ٣٠De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 31 - N° 7, Septembre 2007 à l’image corporelle initiale. En ce sens, Leibniz souligne que l’espace et le temps sont des ordres distincts de compatibilité. Si les événements vécus par Ahmed sont simultanés, nous pouvons opter pour une compatibilité spatiale. Seulement Ahmed ne peut pas être simultanément une double perso nne en même temps dans la fiction romanesque. Il n’y est exprimé en deux états différents, que grâce à la successivité de ses deux cycles, mâle et femelle, puisque le temps qui traduit sa compatibilité spatiale - statique et dynamique - exclut la simultanéité. Si pour Leibniz "l’espace est l’ordre des coexistences possibles, comme le temps est l’ordre des successions possibles" ; ils ne sont donc pas des choses, mais de pures relations. L’acte paternel qui n’était qu’un projet dans le passé est devenu réversible une fois réalisé. Notons que dans la Tradition, l’irréversibilité temporelle considère l’acte présent/futur comme un destin, et l’acte libre dans le passé, comme une fatalité. Dans ce sillage, si le temps se co nfond, par intériorité, avec l’existence même du personnage, c’est-à-dire un destin se métamorphosant en fatalité ; Ahmed peut agir sur l’extériorité de l’espace traditionnel auquel il appartient. Ceci dit, qu’en perpétuant de manière cyclique l’image et l’ordre du père- géniteur, il devient le temps et prend possession de l’espace. Du coup, la durée temporelle de son cycle mâle se réalise tel un mystère existentiel ; et l’appropriation de l’espace traditionnel est appréhendée comme un problème objectif. De ce fait, l’espace constitue le lieu privilégié des obstacles identitaires qui s’imposent à la perception d’Ahmed ; d’où son adhésion mécanique au compartimentage décrété par la Tradition. Cette notion de co mpartimentage consiste en un déplacement-appropriation de l’espace selon les paramètres de puissance et de pouvoir qui opposent l’homme à la femme dans la conception traditionnelle maghrébine.
عدد الصفحات ٣١Dr Mokhtar Atallah - 32 - Revue Annales du patrimoine 2 - La répartition spatiale : Le découpage spatial dans la fiction L’enfant de sable s’exprime dans les formes de la vie traditionnelle maghrébine et revêt le sens unique des mêmes situations cycliques qui se répètent à l’infini au point de constituer, parfois, la raison d’être du discours de la narration orale, actualisée par le verbe du conteur. Ce délire de l’appropriation spatiale est associé aux exigences de la Religion Musulmane qui prône l’enfermement et le rétrécissement de l’espace féminin. Ainsi, l’espace alentour d’Ahmed ne se définit pas en termes de distances géométriques, mais en terme de valeur vitale et d’intérêts personnels. Au niveau de l’existence vitale, la répartition de l’espace traditionnel n’a pas le même intérêt pour l’homme aussi bien que pour les femmes. Chaque micro-es pace a sa propre signification puisqu’il est figuré à l’image du groupe traditionnel. Les limites spatiales imposées par Ben Jelloun aux différentes actions, selon le compartimentage des lieux, conformément à l’option traditionnelle, sont très strictes et nullement transgressables. Tout ce qui concerne la femme se déroule dans des lieux pour femmes. Tout ce qui concerne l’homme se déroule dans des lieux pour hommes. Seul le personnage principal Ahmed, à travers son évolution physiologique, passe par tous les endroits et fréquente tous les lieux, y compris les espaces clos et interdits. L’espace traditionnel y paraît structuré, et chaque compartimentage porte une qualification distinctive et concrète. Ainsi, la halqua du conteur, considérée dans sa circularité ; ou le Marabout, saisi au centre de la procession circulaire des femmes, s’incarnent dans la topographie du lieu et organisent l’espace traditionnel, en lieux profanes et sacrés, pour chacun des protagonistes de la fiction. Le lecteur, quant à lui, est amené à participer par l’imaginaire à compléter ces descriptions en puisant dans le fond commun de la Tradition Orale Maghrébine. Notre première réaction a été la reconstitution approximative de la disposition générale du roman en espaces
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