المكتبة الأمبوابة البحث والمعرفة
زائر للمكتبة—
← العودة إلى المكتبةقراءة أو تحميل الكتاب

annales11af

Med Alg

صفحة ١٥ من ١٨

Dr Leila Dounia Mimouni-Meslem - 46 - Revue Annales du patrimoine les hommes n’a pas la même symbolique, pour eux c’est principalement l’endroit où l’on se lave, ce n’est pas le lieu des bavardages (comme c’est le cas dans les cafés, lieu masculin par excellence au Maghreb). Les femmes au bain se sentent en sécurité entre-elles, alors que les hommes se sentent très mal à l’aise craignant le geste ou le regard qui pourrait être impudique, un manque de pudeur soulignant un total manque de respect. Ceci expliquerait donc le fait que l’auteur ne se soit pas trop attardé sur la description du bain maure là où A. Djebar utilise plusieurs pages. A i n s i , l à o ù A . D j e b a r t r a i t e d u h a m m a m d a n s u n r a p p o r t nostalgique chargé de tendresse et de moments d’enfance, A. Ghalem joue sur le contraste Espace clos / Espace de liberté pour témoigner de la situation de la femme algérienne partagée entre un désir d’indépendance, de liberté et un ensemble de traditions séculaires qui l’en prive. Le bain est très vite relié à la notion de liberté, c’est un endroit où le personnage principal, Fatiha, se sent en liberté car loin du cont rôle qu’exerce sur elle sa belle- mère, loin du regard des hommes. C’est un endroit où elle peut retrouver ses amies et discuter, où son rapport à son corps est enfin déculpabilisé lui permettant ainsi d’oublier tous ces interdits, ces tabous dont elle fait bien malgré elle l’objet. Ceci reste assez paradoxal : le hammam est un endroit clos et pourtant il symbolise très fortement un sentiment de liberté, de détente, de bien être : "Fatiha aimait bien aller au hammam... Il y régnait une atmosphère heureuse de liberté, les conversations allaient bon train". (Ali Ghalem, p. 167). Ce côté exutoire reste donc très présent : "on échangeait sans grande retenue les secrets de familles, les conflits d’intérêts, les malheurs d’une femme délaissée, les extravagances d’une autre, les av entures sexuelles réprouvées ; mais aucune de ces confidences n’entraînait la mélancolie ; le cadre du hammam ne s’y prêtait pas c’était le lieu de la détente,

عدد الصفحات ٢٢٥

L’image du Hammam dans la littérature algérienne - 47 - N° 11, Septembre 2011 du plaisir du corps, des rires, des bavardages et des commérages". (Ali Ghalem, p. 167). C’est le lieu de la détent e par excellence d’où toute tristesse est bannie. A. Ghalem o ppose d’ailleurs cette ambiance à celle plus grave qu’avait connue Fatiha à l’hôpital lors de son hospitalisation : "La complicité qui régnait ici [en parlant du bain] était bien différente de celle que Fatiha avait découverte à l’hôpital. Ce qu’elle entendait au hammam ne dépassait guère les barrières des mœurs et coutumes d’autrefois et de la vie traditionnelle ; les femmes parlaient des unes et des autres pour ne pas trop parler d’elles-mêmes ; elles taisaient, la plupart du temps, l’essentiel au profit d’insignifiances... Etait-ce parce que l’hôpital était le lieu de la souffrance, de la peur, et des questions sans réponse ? " (Ali Ghalem, p. 167). Cette dialectique hammam/hôpital marque une ambivalence importante qui montre l’état mental des femmes suivant le lieu où elles se trouve nt : le hammam de par sa nature même renvoie directement au sentiment de détente, là où l’hôpital de par les souffrances qu’il englobe pousse les femmes à parler des maux qui rongent leurs vies. Le personnage de Fatiha recherche cette "vérité" exprimée à l’hôpital qu’elle considère comme libératrice : "Ah, si elles pouvaient être plus vraies, la vie des femmes changerait plus vite. C’était cette vérité dans les rapports, à l’hôpital, qui avait surpris Fatiha, et elle l’avait aimée car elle répondait à ses exigences les plus profondes". (Ali Ghalem, p. 167). Le hammam, chez A. Ghalem, devient donc un moyen parmi d’autres pour parler de la souffrance des femmes algériennes, de leur frustration, de leur besoin d’exprimer leurs maux et peut-être ainsi de les exorciser, de les soigner. Le bain est un exutoire car lieu de détente et de liberté, une liberté malheureusement temporaire. Pour conclure, cette image du hammam est donnée par deux auteurs algériens, par un homme et une femme. On se

عدد الصفحات ٢٢٦

Dr Leila Dounia Mimouni-Meslem - 48 - Revue Annales du patrimoine serait attendu alors à deux visions différentes de par le rapport différent qu’ils entretiennent avec le hammam. Or il est apparu que chez ces deux auteurs le hammam d’un point de vue féminin renvoie au même besoin de liberté et d’indépendance désiré par les femmes algériennes confrontées au conflit perpétuel entre traditions et modernité. Un be soin qu’Ali Ghalem a bien su décrire à travers les souffrance s de Fatiha. Le hammam ne se cantonne donc pas chez ces deux auteurs à une fonction d’hygiène physique mais aussi mentale, qui permet le temps d’une heure voire plus d’oublier les affres d’une vie qu’elles n’ont pas souvent voulue ni même choisie. Notes : 1 - Fadéla Krim : Les Hammamates, Histoire brève du hammam, Editions Dahlab, 2007, p. 10. 2 – Ibid., p. 9. 3 - Ali Ghalem : Une femme pour mon fils, Editions Syros, 1979, p. 167. 4 - Assia Djebar : Les alouettes naïves, Editions Actes Sud, 1997, pp. 141-147. 5 - Dictionnaire Robert 1, 1991. 6 - Dictionnaire de sociologie, Gilles Ferreol et coll., Editions Armand Colin, 3 e édition, 2004, p. 196. 7 - Badra Moutassem-Mimouni : Les enfants nés hors mariage en Algérie. Evolution des représentations et de la prise en charge, Colloque international : "Modèles de la petite enfance en hist oire et en anthropologie" organisé par UMR 208 "Patrimoines Locaux", Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Musée National d’Histoire Naturelle (MNHN) le 18-19 juin 2009, Paris. 8 - Cité par Bernadette Tillar : Des fa milles face à la naissance, collection Savoir et Formation, Ed. L’Harmattan, Paris 2002, p. 152. 9 - L’auteur de l’article cite les réfé rences suivantes pour M. Augé : La traversée du Luxembourg, Hachette, Paris 1985, en part. pp. 108-136. 10 - Daniel Fabre : "Le rite et ses raisons", Terrain, Numéro 8, Rituels contemporains (avril 1987), mis en ligne le 19 juillet 2007. URL: http://terrain.revues.org/index3148.html. (2010) 11 - Soumaya Naamane-Guessous : Au-delà de toute pudeur, EDDIF, Maroc 1990, p. 23. 12 - Dictionnaire Robert 1, 1991. 13 - Jean-Paul Huchon : L’être social, Ed. L’Harmattan, 2002, p. 134.

عدد الصفحات ٢٢٧

L’image du Hammam dans la littérature algérienne - 49 - N° 11, Septembre 2011 Références : 1 - Augé, M.: La traversée du Luxembourg, Hachette, Paris 1985. 2 - Dictionnaire de sociologie, Gilles Ferreol et coll., Editions Armand Colin, 3e édition, 2004. 3 - Dictionnaire Robert 1, 1991. 4 - Djebar, Assia : Les alouettes naïves, Editions Actes Sud, 1997. 5 - Fabre, Daniel : "Le rite et ses raisons", Terrain, Numéro 8, Rituels contemporains, avril 1987. 6 - Ghalem, Ali : Une femme pour mon fils, Editions Syros, 1979. 7 - Huchon, Jean-Paul : L’être social, Ed. L’Harmattan, Paris 2002. 8 - Krim, Fadéla : Les Hammamates, Histoire brève du hammam, Editions Dahlab, 2007. 9 - Moutassem-Mimouni, Badra : Les enfan ts nés hors mariage en Algérie. Colloque international organisé par UMR 208, Musée National d’Histoire Naturelle (MNHN) le 18-19 juin 2009, Paris. 10 - Naamane-Guessous, Soumaya : Au-delà de toute pudeur, EDDIF, Maroc 1990. 11 - Tillar : Des familles face à la nais sance, collection Savoir et Formation, Ed. L’Harmattan, Paris 2002. o

عدد الصفحات ٢٢٨

Revue Annales du patrimoine

عدد الصفحات ٢٢٩

Revue Annales du patrimoine, N° 11, 2011, pp. 51 - 66 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2011 chokri.mimouni@univ-rennes2.fr © Université de Mostaganem, Algérie 2011 La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin Dr Chokri Mimouni Université de Rennes, France Résumé : De tous les philosophes arabo-musulmans, Ibn Tufayl paraît celui qui a le plus marqué les esprits. Nous ne connai ssons certes pas la place du récit Hayy ibn Yaqdhan à l’époque almohade, mais sa reconsidération par les philosophes depuis sa redécouverte prouve déjà son caractère exceptionnel. L’objectif premier était de mettre la lumière une telle œuvre originale aux travers des éloges qui lui furent faits par les plus grands esprits du siècle des lumières. Comment ce philosophe du XII e siècle put-il être en harmonie avec les grands courants de pensées exprimés entre autres par Daniel Defoe, Rousseau, Spinoza, Campe. Mots-clés : Ibn Tufayl, Hay, Defoe, Robinson Crusoé, influence. o The perception of Hayy ben Yaqdhan in the Latin West Dr Chokri Mimouni University of Rennes, France Abstract: Of all the Arab-Muslim philosophers, Ibn Tufayl appears to be the one who most marked the spirits. We certainly do not know the place of the Hayy ibn Yaqdhan story in the Almohad period, but its reconsideration by philosophers since its rediscovery already proves its exceptional character. The primary objective was to shed light on such an original work through the praise given to it by the greatest minds of the Enlightenment. How could this 12 th century philosopher be in harmony with the major currents of thought expressed by Daniel Defoe, Rousseau, Spinoza, Campe, among others. Keywords: Ibn Tufayl, Hay, Defoe, Robinson Crusoe, influence. o Parler de relation entre Orient et Occident n'est pas chose facile surtout lorsque l'échange entre les deux pôles s’est maintenu bon gré mal gré. Les épices, le parfum, la soie, les

عدد الصفحات ٢٣٠

Dr Chokri Mimouni - 52 - Revue Annales du patrimoine couleurs vives, etc. sont les témoins de cet envoutement oriental qui a séduit l'imaginaire de plus d'un, du pays du soleil couchant. Les productions littéraires et scientifiques des penseurs occidentaux témoignent d'un ancrage dans la chaîne du savoir commencé jadis par les civilisations antérieures et transmises à l'Occident via l'âge d'or de la civilisation arabo-musulmane. Ces Arabes qui ont battu leur tente à l’intérieur même de l'Europe, En Andalousie, sont allés, très tôt, à la rencontre des connaissances antérieures, à les traduire et les expliquer pour émettre en fin de compte leur opinion dans des productions originales qui serviront, avec l'héritage ancien, à l'alimentation de la mèche éclatante du siècle des lumières nous permettant de mesurer la formidable révoluti on en sciences humaines et sociales réalisée aujourd'hui. Dans cet enchevêtrement d'influences mutuelles, il est des écrits insolites rédigés pour traiter d'une situation particulière à un moment donné ; Comme il est des chefs d'œuvres valables pour toute société, inscrits hors du temps, dépassant ainsi, au vu de leur contenu, les clivages d'être orientaux ou occidentaux. Le seul mot d'ordre est d'avoir une spécificité universelle, et donc adressée à l'humanité toute entière, sans exception. L'exempl e sur cela serait le livre Hayy ben Yaqdhan, dont le prélude reste un formidable mémento de philosophie, qui sous les yeux vigilants d'Ibn Tufayl va bousculer plusieurs domaines tel que le soufisme, les sciences de l'éducation, la littérature, la philosophie… Le but de cet écrit, loin de retracer tout cet heureux échange, se limiterait donc à exposer l'originalité de cette œuvre du XII e siècle et mesurer, à travers elle, l'apport de la littérature arabe à la connaissance humaine, par la voie de la réception de Hayy ben Yaqdhan d'Ibn Tufayl, dans la littérature européenne. Il s'agit par là de redimensionner l'importance de ce chef d'œuvre dans la pensée occidentale, laissant de côté les débats stériles qui louent la primauté d'une civilisation sur une autre, pour en voir l'importance à une échelle plus large. Car nous ne

عدد الصفحات ٢٣١

La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin - 53 - N° 11, Septembre 2011 connaissons pas très bien l'importance revêtue par cet ouvrage au moment de son apparition. Et les louanges qui lui étaient réservées ne sont venues qu'avec sa découverte en Occident latin, par les acteurs des siècles des lumières, avant d'être redécouvert à l'aube du XX e siècle, dans le monde arabe. 1 - Histoire de Hayy ben Yaqdhan : S’adressant à un correspondan t, probablement imaginaire, Ibn Tufayl explicite, à sa manièr e, la vision avicennienne qui nourrit le récit Hayy ben Yaqdhan. A travers l’histoire de Hayy, d’Absal et de Salaman, il va dévoiler la différence entre la connaissance intuitive, fruit de l’extase mystique, et la connaissance intellective, résultat du raisonnement. Bien qu’elles aboutissent toutes deux au même but, la deuxième, à elle seule, aura l’admiration et les honneurs (1). Pour accomplir cette tâche de la manière la plus heureuse possible, Ibn Tufayl invente une histoire où l’intrigue et le suspense ne manquent pas, du début jusqu’à la fin : sur une île déserte de l’Inde, située sur l’équateur, et du fait de conditions de milieu particulièrement favorables, du sein de l’argile en fermentation, un enfant naît sans père ni mère. Selon une autre version, l’enfant a été apporté par un courant marin, en un coffre que la mère a dû confier aux flots pour soustraire son enfant à la mort. Ensuite, il est adopté par une gazelle qui était à la recherche de son faon. Elle l’allaite, satisfait ses besoins alimentaires et lui sert de mère, à proprement parler. Il grandit, ob serve et réfléchit. Etant doué d’une intelligence supérieure, il arrive à subvenir à tous ses besoins et découvre les plus hautes vérités physiques et métaphysiques par le double usage de l’observation et du raisonnement. Il aboutit ainsi à un système philosophique, celui des falasifas, qui le conduit à chercher dans l’extase mystique l’union intime avec Dieu, détenteur de la plénitude de la science et de la félicité souveraine éternelle. Pour cela, plusieurs étapes lui sont nécessaires ; il se retire dans une caverne où il arrive à

عدد الصفحات ٢٣٢

Dr Chokri Mimouni - 54 - Revue Annales du patrimoine jeûner pendant quarante jours consécutifs ; il s’entraîne à séparer son intellect du monde extérieur et de son corps par la contemplation du divin. A ce moment là, il entre en contact avec Absal, un naufragé sur l’île. Après avoir connu l’histoire de cet intrus et surtout celle de l’île de Salaman d’où il vient, il comprend qu’ils ont, tous deux, les mêmes connaissances, ou presque, et surtout qu’ils détiennent, chacun à sa manière, la même vérité. L’échec de la communication de Hayy avec le peuple de Salaman ne fait qu’accentuer son désir de rejoindre le monde de son enfance et accentuer son désir de la solitude. Toute cette histoire fait suite à un prélude dans lequel l’aute ur expose excellemment un bref aperçu de l’histoire des grands courants philosophiques qui l’ont précédé et qui avaient encore cours, d’une manière ou d’une autre, à son époque. Par conséquent, le lecteur ne devra négliger aucun détail, aucun mot et aucune notion sous peine de réduire le récit à un conte populaire sans portée profonde. Ceci pour dire à quel point Ibn Tufayl apparaît comme une encyclopédie vivante dans laquelle la sagesse est continuellement manifeste comme l'indique le curriculum vitae même de notre auteur. 2 - Ibn Tufayl : Son nom est Abu-Bakr Muhammad ben Abd-al-Malik ben Muhammad ben Muhammad ben Tufayl al-Qaysi (2). Il est, aussi, connu sous le nom de Al-Andalusi, Al-Ichbili, Al-Qurtubi et parfois Al-Bursani (3). Parfois désigné par son nom latin Abubacer, il naquit dans la première décennie du XII e siècle, à Wad-Ach (4). A l’instar d’Ibn Sina (m. 1037), il fut un savant encyclopédiste, médecin, astronome, philosophe , poète et mathématicien. Il enseigna la médecine à Grenade. Il fut secrétaire et médecin du gouverneur de Ceuta et de Tanger, Abu Said fils de Abd al-Mumin fondateur de la dynastie Almohade. Ensuite, il occupa la place de médecin du souverain des deux continents Abu Yaaqub Yusuf. Cependant, contrairement à ce qu'avançaient certains penseurs contemporains, Ibn Tufayl n'a ja mais occupé la fonction de

عدد الصفحات ٢٣٣

La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin - 55 - N° 11, Septembre 2011 vizir(5). Il est certain que jadis, dans l'histoire des pays musulmans, les fonctions de vizir et de premier médecin étaient fréquemment réunies et que le sultan ou le calife ne pouvait pas livrer sa propre personne entre les mains d'un félon. Mais cela ne veut pas dire, non plus, que systématiquement, le médecin personnel du prince était le vizir. Ce qui fait que Ibn Tufayl, si nous nous fions à Al-Bitruji, son di sciple, n’était guère vizir et ne cherchait aucunement à l’être. A la fin de sa carrière, se sentant trop âgé, Ibn Tufayl renonça à sa charge de médecin en faveur d'Ibn Ruchd et resta au service d'Abu Yaaqub et de son successeur Abu Yusuf jusqu'à sa mort à Marrakech en 1185 (6). Le sultan Abu Yusuf assista en personne à ses funérailles. Ce qui annule le témoignage, non ar gumenté et qui relèverait d’une confusion avec Ibn Ruchd, d’Ab u Said al-Andalusi (m. 685-1286) qui prétend qu’Ibn Tufayl fut emprisonné par Abu Yusuf Yaaqub (7). Après lui Ibn Tufayl laissa trois enfants : Bakr, l'aîné, Yahya et enfin Jaafar. C'est pour cela qu'on le désigne, parfois, mais rarement, par Abu Jaafar. Les seuls écrits qu’on attribue à Ibn Tufayl sont quelques poèmes et deux volumes de médecine (8). Al-Bitruji, historien du XIII e siècle, rapporte qu'il avait connu le fils d'Ibn Tufayl et cite plusieurs de ses poèmes. Casiri mentionne un poème didactique d'ordre médical, au sujet duquel il ne nous fournit aucun renseignement. Ibn al-Khatib mentionne l'existence de deux petits poèmes et d'une ode de quatorze vers sur la prise de Gafsa par Abu Yaaqub Yusuf (9). Ibn Abi Usaybia a parlé de traités échangés entre Ibn Tu fayl et Ibn Ruchd (m. 1198). Dominique Urvoy rapporte qu'il existe un poème politique pour engager les tribus arabes dans l'armée (10). Cela dit, nous lui avons trouvé des poèmes étroitement liés à son idéologie philosophique et qui furent négligés par une bonne partie des spécialistes : poèmes d’amour, un poème sur le rapport entre l’âme et le corps et un autre sur les classes des gens (11). Outre les ouvrages mentionnés, Casiri parle d'un ouvrage intitulé Mystères de la sagesse orientale qui ne peut être que celui dont il est question

عدد الصفحات ٢٣٤

Dr Chokri Mimouni - 56 - Revue Annales du patrimoine dans notre travail. Ibn Tufayl avait aussi de grandes connaissances en astronomie dont on pouvait tirer grand profit selon Ibn Ruchd. D'ailleurs, c'est dans le même sens qu'al-Bitruji parle de son maître Ibn Tufayl. Il lui attribuait un système astronomique et des principes autres que ceux de Ptolémée (12). Mais bien qu'il ait eu des vues assez originale en astronomie, Ibn Tufayl n'a rien écrit dans ce domaine, sauf dans le prélude de son traité philosophique Hayy ben Yaqdhan qui comporte trois pages sur les zones de la terre, les régions habitables et inhabitables (13). Outre cet ouvrage, on lui a attribué un traité de l'âme dont le manuscrit existe à la bibliothèque de l'Escurial. Mais après diverses suggestions, il s’est révélé qu'il s'agit du même ouvrage philosophique cité, dont une partie traite de l'âme. Hayy ben Yaqdhan est donc le seul ouvrage philosophique d'Ibn Tufayl qui nous reste, et même le seul qu’il n’ait jamais écrit dans ce domaine. Le livre commence par un exposé succinct, mais important, sur l’histoire de la philosophie en islam. Parmi tous ses prédécesseurs, c’est à Ibn Sina et Ibn Bajja (14) (m. 1138) qu’il reconnaît devoir le plus. Dès le début du livre, le vocabulaire choisi crée un climat nettement mystique : Ibn Tufayl déclare avoir fait l’expérience d’un ét at (Hal) qui a ceci d’étrange "qu’aucune langue ne peut le décrire et qu’aucun exposé clair n’a de prise sur lui, car il relève d’un ordre et d’un monde qui ne sont pas ceux du langage ni de l’expérience claire" (15). Cet état est incontestablement celui dont parlent les soufis. Néanmoins Ibn Tufayl tient à se démarquer de ses prédécesseurs et en particulier des soufis qui, selon ses propres propos, n’étant pas versés dans les sciences, s’expriment mal en parlant de leur expérience inexprimable ; Et il a, ainsi, abrogé les locutions théophatiques, les Chatahats, par le rapprochement de la nature. De tous les philosophes arabo-musulmans, notre auteur paraît celui qui a le plus marqué les esprits de l’Occident latin en

عدد الصفحات ٢٣٥

La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin - 57 - N° 11, Septembre 2011 ayant pourtant qu’un seul récit philosophique à son actif. Les éloges qui lui étaient adressées dans le monde chrétien, comme nous allons le voir dans ce qui suit, n’ont fait qu’accentuer l’intérêt que l’on peut y porter. 3 - Impact du récit : L’opinion dominante sur la réussite de ce récit philosophique pouvait être résumé en ce que Leibniz (m. 1716) rapporta lui-même : "Les Arabes ont eut des philosophes, dont les sentiments sur la divinité ont été aussi élevés que pourraient être ceux des plus sublimes philosophes chrétiens. Cela se peut connaître par l’excellent livre du philosophe autodidacte, que M. Pocock a publié de l’arabe" (16). Les premières éditions anglaises d’Ibn Tufayl vers la fin du XVIe siècle et le début du XVII e siècle semblaient avoir influencé plus d'un écrivain dans leur écrit, tous aussi célèbres les uns que les autres, et parmi lesquels figure Defoe avec son Robinson Crusoé. Cependant le reste de l'Europe l'avait découvert très tôt, bien avant le XVI e siècle. Quand on sait qu'Ibn Tufayl est mort en 1185 et que la première traduction de Hayy ben Yaqdhan vit le jour au début du troisième siècle, la première constatation serait de dire qu'il n'y avait jamais eu de rupture dans la transmission de cette œuvre magistrale et qu'Ibn Tufayl continua à exercer son influence et son enseigne ment à travers les successeurs émerveillés par le génie de l'aute ur. C'est Moïse de Narbonne qui réussit à édifier, en 1349, non sa ns contrainte, le premier lien direct avec Ibn Tufayl en réalisant un commentaire à partir de cette première traduction dont le nom de l'auteur reste voilé d'anonymat. Les croisades suivies de près par l'inquisition ont tenté de rompre avec le patrimoine des penseurs de l'islam mais en vain. A l'instar de la philosophie d'Averroès qui a essaimé sur le ban de la société sur la bouc he de penseurs libres tel que Dante Alighieri et Maître Eckhart à titre d'exemple, malgré les interdictions répétées de l'évêque de Paris, Etienne Tempier, la

عدد الصفحات ٢٣٦

Dr Chokri Mimouni - 58 - Revue Annales du patrimoine pensée d'Ibn Tufayl va retrouver un sang nouveau dans la nouvelle Angleterre protestante du XVII e siècle. Et c'est avec Edward Pococke, un des premiers émissaire protestant, envoyé comme aumônier en 1630 à Alep qu e fut découvert le manuscrit de Hayy b. yaqdhan donnant ainsi à son fils, du même prénom que lui, d'en faire une publicatio n bilingue, arabe/latin, en 1671, sous le titre de Philosophus Autodi dactus, sive Epistola Abi Jaafar ebn Thofail de hai ebn yaqdan. Le succès ne se fit pas attendre et une traduction hollandaise fut réalisée en 1672, suivie par deux traductions anglaises attribuées à George Keith, en 1674, et à George Ashwell en 1686. Et c'est à partir de là que les plus grands esprits du siècle des lumières vont exprimer l'éloge de ce récit, chacun à sa manière, et que les inspirations vont se manifester, non seulement dans Robinson Crus oé et toutes les robinsonnades qui en découlèrent, mais aussi en psychologie infantile comme nous le verrons plus loin. 4 - Entre Hayy et Robinson : Il s'agit dans les deux récits d'aventure vers une île mystérieuse sous les tropiques, où la faune et la flore sont majestueusement développées. Même si le thème de l'île était présent dans la tradition grecque (17), Ibn Tufayl en a fait un autre monde parallèle : Un refuge de paix, de recueillement et de méditation. La solitude qui compte pour un problème de société aujourd'hui, est dans l'esprit de Hayy l'endroit idéal pour retrouver son salut par son prop re amendement moral. Aucun phantasme, aucun loisir ou désir ne peut détourner la raison humaine de la méditation de la nature dans une perpétuelle quête de la Vérité, sur la voie de Dieu. Robinson évoluant en solitaire a pu, lui aussi, découvrir Dieu par la même intelligence pratique. En outre, il devait re ster vingt-huit ans sur l’île avant de rejoindre son pays natal. Cette durée en question est un multiple de sept, chiffre symbolique qui commande les intervalles de l’évolution même de Hayy ben Yaqdhan. Une seule différence persiste cependant : le héros de Defoe, à son arrivée

عدد الصفحات ٢٣٧

La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin - 59 - N° 11, Septembre 2011 sur l’île, a hérité de tous les outils qui se trouvaient sur le bateau naufragé et s’est efforcé de mener une vie aussi semblable que possible à celle qu’il avait déjà connue. Même si certains penseurs modernes trouvaient en ce point l'excuse valable pour réfuter enfin de compte l'influe nce d'Ibn Tufayl sur Defoe, la réponse serait de dire qu'au moment où Defoe lance son héros avec des connaissances acquises, Ibn Tufayl a fait de l'île le réceptacle où le héros, sans aucun savoir préalable, apprend tout sur lui-même et sur l'Univers sur la base de la réflexion et de la méditation. J'ajouterai en fin que si Defoe fit de Robinson Crusoé le symbole pour traiter d'un mal de la société anglaise dans laquelle une guerre de classes sociales est lancée, et donc pour traiter d'un point particulier de l'histoire humaine, Ibn Tufayl a fait de Hayy un héros universel, s'adressant à l'humanité toute entière et dans lequel tout être humain peut se retrouver, de t o u s t e m p s , s a n s t e n i r c o m p t e d e s a r a c e o u d e s a c o n f e s s i o n culturelle et cultuelle. Si la critique littéraire du XVIII e siècle, en Angleterre, avait placé Robinson Crusoé aux plus hautes marches du succès, c'est une reconnaissance implicite du génie arabe, en la personne d'Ibn Tufayl, par l'intermédiaire de ce t écrivain de talent que fut Defoe. Et l'arrivée de l'homme, par mimétisme et imitation, aux plus hautes connaissances qui, dans une nature simple et paisible, loin de toute donnée scripturaire, marqua à plus d'un égard la vision rousseauiste quant aux capacités physiques et intellectuelles de l'homme : "Puisqu’il nous faut absolument des livres, il en existe un qui fournit, à mon gré, le plus heureux traité d’éducation naturelle. Ce livre sera le premier que lira mon Emile : seul il composera durant longtemps sa bibliothèque, et il y tiendra toujours une place distinguée. Il sera le texte auquel tous nos entretiens sur les sciences naturelles ne serviront que de commentaire. Il servira d’épreuve, durant nos progrès, à l’état de notre jugement ; et, ta nt que notre goût ne sera pas gâté, sa lecture nous plaira toujours. Quel est donc ce

عدد الصفحات ٢٣٨

Dr Chokri Mimouni - 60 - Revue Annales du patrimoine merveilleux livre, est-ce Aristote ? Est-ce Pline ? Est-ce Buffon ? Non, c’est Robinson Crusoé" (18). Il serait, donc, pour J. J. Rousseau (m. 1778) le seul livre digne d'être mis, à l'époque, entre les mains des enfants même s'il n'adhère pas à tout le contenu, en particulier à la période précédant l'exil de Robinson(19). Spinoza (m. 1677) après avoir lu le livre d'Ibn Tufayl avec un plaisir inhabituel, fit de la traduction de cet ouvrage en allemand une obligation inéluctable(20). Faut-il rajouter que cette interprétation de Defoe lui octroya la place de marque po ur avoir donné naissance à un genre d'écrit nouveau, le roman. Là aussi les deux œuvres se retrouvent encore une fois étroitement liées puisqu'Ibn Tufayl a lui aussi mis son sceau sur ce qu'o n appellera plus tard le récit arabe (21). Plusieurs autres productions littéraires dont le fond rappelle le Hayy ben Yaqdhan d'Ibn Tufayl émergèrent à l'époque : el Criticon du jésuite Baltasar Ga rcian y Morales, publié au XVII e siècle, est tellement semblable qu 'on ne pouvait l'attribuer qu'au même auteur et par conséquent il en est presque la copie conforme que certains s'acharnen t, encore aujourd'hui, à ne pas admettre. Le roman de Defoe, prenant racine dans celui d'Ibn Tufayl, s'étend et devient tout à fait po pulaire. Une liste complète de ces travaux pourrait nous mener loin, mais nous pouvons mentionner à titre d'exemple le livre de la Jungle de Kipling (22) ou le personnage de Tarzan, sous la plume d'Edgar Bourroughs. Un tel succès de ces productions leur ouvrit les portes du cinéma hollywoodien pour être adapté en film et ainsi diffusé à la planète toute entière. Même si la destinée de l'œuvre d'Ibn Tufayl, au moment de son apparition, est loin de ce succès, les échanges perpétuels entre l'Orient et l'Occident nous ont permis de mieux la redécouvrir et de mieux peser l'importance du contenu. Par ailleurs, il en est un autre qui se rapproche pour

عدد الصفحات ٢٣٩

La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin - 61 - N° 11, Septembre 2011 beaucoup de l’œuvre d’Ibn Tufayl et qui mérite une attention particulière. Il s’agit de Robinson Crusoé le jeune de Campe (m. 1818) dont le héros se livre à la même démarche rationnelle que celle de Hayy b. Yaqdhan. 5 - Entre Ibn Tufayl et Campe : Le rejet des constatations de Rousseau quant à la conception de l'Emile, que nous avons mentionné plus haut, permit à Joachim Heinrich Campe (23) d'entrer par la grande porte dans le domaine des sciences de l’éducation pour être considéré comme le père de la pédagogie en Allemagne. Dans le but de créer une pédagogie pour l'Allemagne du XVIII e siècle, il va rompre avec l'éducation rouss eauiste bravant la neutralité religieuse et la liberté de l'ho mme des chainons de l'église, en mettant plus l'accent sur la médi tation et l'ascétisme pour en faire le socle d'une nouvelle pédagogie. Il était à la tête de la littérature de jeunesse allemande, après avoir fait de Robinson Crusoé une adaptation nouvelle qui rompt avec celle de Defoe. C'est tout le legs dont a bénéficié Robinson lors de son naufrage sur une île étrange qui dérangeait ce jeune écrivain. Le naufrage de Robinson avec tout le legs de sa civilisation, lui causait souci et incompréhension. Pour une éducation idéale, il imposait à Robinson de se former à partir de la nature, sans plus. S'il y avait un héritage d'un savoir occidental, et donc une connaissance préalable, il serait plus question d'éducation tronquée que d'autre chose. Pour en faire une éduc ation pratique, il était donc impératif pour Campe de dépouiller le Robinson Crusoé de toute la partie qui précède le naufrage, retrouvant la démarche originelle d'Ibn Tufayl chez qui, rappelons le, l'enfant sauvage apprendra tout en compagnie de la nature, loin de toute société humaine. En outre Campe va intégrer l'histoire de ce nouveau Robinson dans un cadre familial ; Et c'est au père de raconter chaque soir les aventures de ce héros que tous les enfants tenteraient d'imiter, dans leur imaginaire. Campe fait donc pressentir le caractère oral si courant dans la tradition arabo-

عدد الصفحات ٢٤٠