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Dr Chokri Mimouni - 62 - Revue Annales du patrimoine musulmane. Au lieu d'être incité à un effort purement abstrait, le destinataire est plutôt convié à une expérience intellectuelle nécessitant une transformation radicale par un échange avec un initiateur, un guide. C'est cette conviction Tufaylienne qui formera le tronc cérébral de l'id éologie de Campe. Car c'est dans l'exercice et dans la pratique que les enfants acquièrent le réflexe de mimétisme et d'adaptation (24). Si ce point nous paraît impo rtant c'est parce qu'il est la réplique exacte de ce qu'annonçait Ibn Tufayl à son destinataire, dans le prélude de son récit, avant de l'inviter à goûter à l'expérience : "Nous voulons te faire suivre les chemins que nous avons déjà traversés afin que tu arrives là où nous sommes nous- mêmes arrivés, que tu voies ce que nous avons vu" (25). En outre Campe, marchant sur les traces d'Ibn Tufayl, fait coexister des religions différentes à travers le prisme de ses personnages, les cannibales, Vendredi et son compagnon l'Espagnol. Voulait-il par ce choix, délibéré à notre sens, ouvrir le dialogue inter religieux et proclamer la liberté du culte ? Voulait- il instaurer le grand pardon aprè s les dégâts considérables subis p a r l ' E u r o p e a u n o m d e l a r e l i g i o n ? C ' e s t e n t o u t c a s , l ' u n d e s messages les plus chers à Ibn Tufayl, à travers Hayy b. Yaqdhan : Hayy, Absal et Salaman, bien que de même conviction religieuse, ont des avis différents sur la conception. Le lecteur non averti remarquerait de façon explicite qu’Ibn Tufayl conçoit la naissance de son héros selon deux hypothèses différentes, à l’encontre de toute donnée scri pturaire, comme nous l'avons mentionné au tout début. La géné ration spontanée à la suite de laquelle il serait né est en contradiction flagrante avec l’enseignement de la Genèse. Tandis que la seconde hypothèse, selon laquelle il serait un enfant naturel né d’un père et d’une mère, le place en dehors de toute légitimité religieuse. De plus l'Espagnol de Campe nous renvoi en Espagne dans laquelle coexistaient les trois religions monothéistes, du moins jusqu'à l'inquisition. Ceci ne pouvait que réconforter l'idée que l'œuvre

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La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin - 63 - N° 11, Septembre 2011 d'Ibn Tufayl était bien connue par l'élite de la société occidentale et que le nom d'Abubacer n'était pas étranger aux cénacles et aux cercles privés. De toute façon, tous ces esprits éclairés ont, donc, confirmé le contenu positif donné par Ibn Tufayl à la notion de solitude. Celle-ci apparaît comme une condition indispensable pour atteindre la connaissance et l’Abso lu, sur la voie de la sagesse. C’est à propos de cette auto-didactique que Leibniz avait attiré l’attention des lecteurs sur la signification que l’on pourrait accorder à ce traité d’éducation naturelle. En évoquant ces rapprochements entre Hayy ben Yaqdhan et la philosophie occidentale notre intention, loin d’établir une stérile statistique en faisant le décompte des éloges exprimés, est de montrer l’importance de Hayy ben Yaqdhan à travers la multitude de sujets qu’il proposai t même si le nom d'Ibn Tufayl n'était pas expressément cité da ns les adaptations occidentales. Son œuvre n'a certes pas eu échos dans le monde arabo- musulman au moment de son apparition, mais nous sommes certains, maintenant, qu'elle a contribué, pour beaucoup, aux réflexions des grands savants au siècle des lumières. Comme Antoine Galland, à l'aube du XVIII e siècle, avait reprit à sa manière les Mille et une nuits afin d'amuser la bourgeoisie française, Defoe, Campe, et tant d'autres, avaient taillé, décomposé et reconstruit cette œuvre magistrale pour l'adapter à travers le prisme de leur conviction personnelle, dans l’intérêt du progrès scientifique. Notes : 1 - Voir, L. Gauthier : Ibn Tufayl, Hayy ben Yaqdhan, 2 e éd., Paris 1983, p. 138. Aussi voir, A. Amin : Hayy ben Yaqdhan li Ibn Sina wa Ibn Tufayl wa-l- Suhrawardi, Le Caire 1952, p. 59. 2 - Sa famille appartient à la tribu de Qays, l’une des plus illustres de l’Arabie. 3 - De Pursena, dans la province d’Alméria, à 56 Km au nord de celle-ci. 4 - Aujourd’hui connue sous le nom de Guadix. Lors du passage d’une langue à une autre, la vélaire "gw" devient tant ôt "w" tantôt "g" comme dans l’exemple

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Dr Chokri Mimouni - 64 - Revue Annales du patrimoine de Wad il-Hubb qui a donné Guadeloupe, ou de Wad al-Hijara qui a donné Guadelajara. 5 - Une controverse fut rele vée concernant sa fonction réelle auprès de ce prince : L. Gauthier, H. Corbin et S. M unk confirment bien qu'il était vizir et premier médecin du sultan almohade Abû Yaâqub. Cependant, selon les historiens de la dynastie almohade, Ibn Tufayl n'a jamais été cité dans la liste des vizirs de Abu Yaâqub Yusuf ni de son fils. 6 - A en croire les historiens, une grande amitié liait Ibn Tufayl au prince Abu Yaâqub à tel point qu'Ibn Ruchd dit, lorsqu'il se présenta devant le prince, c'était Ibn Tufayl qui pris la parole pour lui demander de parler philosophie. Voir, Ch. Dhayf : Al-Mûjib fî hula al-Maghrib, Matbaât al-Maârif, Le Caire 1955, pp. 242-243. 7 - Ibn Tufayl fut emprisonné suite à sa tentative d’emprisonnement du prince Abu Yaâqub Yusuf. Voir, Ch. Dhayf : op. cit., p. 85. 8 - Il s'agit en réalité de deux volumes de médecine écrits mutuellement par Ibn Tufayl et Ibn Ruchd, l'un sur la théorie et l'autre sur la pratique. 9 - C’est une ville dans le sud tunisien. 10 - Il s’agit à notre sens, du poèm e mentionné par Ibn al-Khatib. Voir, D. Urvoy, Averroès, Londres 1991, p. 25. 11 – Voir, A. Mahmud : Ibn Tufayl wa Risalatuhu Hayy b. Yaqdhan, Le Caire 1984, p. 14. 12 - Dans son livre sur la structure du ciel, Kitab al-haya, Al-Bitruji dit : "Tu sais, frère, qu’Abu Bakr b. Tufayl que Dieu le bénisse, nous a déclaré qu’il avait eu l’idée d’un système astronomique et de principes de mouvements différents de ceux qui so nt postulés par Ptolémée : Ils évitent le recours aux excentriques et aux épicycles. Il ex plique tous les mouvements des corps célestes par ce système et il n’en résulte rien d’impossible. Il a, aussi, promis d’écrire sur ce sujet et sa place dans la science est bien connue". Voir, A. Mahmud : op. cit., p. 14. 13 – Voir, L. Gauthier : op. cit., p. 21. 14 - Ibn Bajja nous a légué un chef d' œuvre intitulé, Tadbir al-Mutawwahhid, traduit en français sous le titre Le régime du solitaire. 15 - Al-Ghazali disait de cet état : "Ce qu ’il en est relève de ce que je ne puis évoquer. Pense, donc, à un bien et ne me demande pas d’en parler". 16 - Lettre à l’abbé Nicaise, 1697, in Opera Omnia, cité par R. Mercier, "Un précurseur arabe sur la philosophie du VIII e siècle", in Revue de littérature comparée, 23, 1949, pp. 41-56. 17 - La thématique de l'île dans la Gr èce antique était surtout dominée par la légende du bien et du mal, de la just ice et de l'injustice, symbolisée par les figures de Circé et Calypso. Une autr e légende rapportée par Homère, trouve

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La perception de Hayy ben Yaqdhan en Occident latin - 65 - N° 11, Septembre 2011 cependant son origine dans l'exil de Philoctète sur l'île de Lemnos. 18 - Emile ou de l’Education, 1762, chap. 3. Robinson était tellement important dans l'esprit de Rousseau qu'i l le cite par ailleurs, dans ses écrits autobiographiques et dans ses confessions. Voir, J.-J. Rousseau : les confessions, liv. VII, p. 296. 19 - "Ce roman débarrassé de tout son fatras, commençant au naufrage de Robinson près de son île et finissant à l’arrivée du vaisseau qui vient l’en tirer, sera tout à la fois l’amusement et l’instruction d’Emile durant toute l’époque dont il est question". Emile ou de l’Education, 1762, chap. 3. 20 - Spinoza l’avait découvert dans la traduction hollandaise de Georges Keith, proche du cercle des intellectuels et fondateur d’une secte religieuse ancrée dans le catholicisme. 21 - Même si la critique littéraire octroie à Ibn Sina d'être l'instigateur du récit philosophique avec la trilogie : l'épître de Hayy b. Yaqdhan, l'épître de l'oiseau et l'épître d'Absal et Salaman, en empr untant le nom de son œuvre à Ibn Sina, Ibn Tufayl paraît celui qui a le plus marqué les esprits en ayant pourtant qu’un seul récit philosophique à son actif dans lequel toutes les classes sociales trouvent un plaisir à lire, chacune à son niveau d'interprétation. 22 - Mowgli, le héros est un enfant sauv age allaité par une louve sur une île, en Inde, et va évoluer sous l e j o u g d e l a r é f l e x i o n , e n h a r m o n i e a v e c l e s éléments de la nature, tout comme l'a fait Hayy b. Yaqdhan, loin du monde de la génération et de la corruption symbolisé par la société humaine. 23 - Disciple de Basedow (m. 1790), fondateur du cercle des philanthropinistes. Il privilégia l'éduc ation pratique à celle des théoriciens comme Rousseau. Toute sa vie durant , il cherchait à professionnaliser l'éducation et l'enseignement faisant de la pédagogie une science appliquée. 24 - Cet état est annoncé par Ibn Tufayl dès le départ, au tout début de son prélude : "Ta demande m’a conduit à un état dont je n’avais pas l’expérience auparavant, et m’a fait parvenir à une étape si extraordinaire que la langue ne saurait la décrire..." avant d'invi ter son destinataire à goûter à l'expérience. Voir, L. Gauthier : op. cit., p. 57. 25 – Voir, L. Gauthier : op. cit., p. 65. Références : 1 - Amin Ahmed: Hayy ben Yaqdhan li Ibn Sina wa Ibn Tufayl wa-l-Suhrawardi, Le Caire 1952. 2 - Dhayf, Chawki: Al-Mûjib fî hula al-Maghrib, Matbaât al-Maârif, Le Caire 1955. 3 - Gauthier, L.: Ibn Tufayl, Hayy ben Yaqdhan, 2 e éd., Paris 1983. 4 - Ibn Bajja: Tadbir al-Mutawwahhid.

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Dr Chokri Mimouni - 66 - Revue Annales du patrimoine 5 – Mahmud, A.: Ibn Tufayl wa Risalatuhu Hayy b. Yaqdhan, Le Caire 1984. 6 - Mercier, R.: Un précurseur arabe sur la philosophie du VIIIe siècle, in Revue de littérature comparée, 23, 1949. 7 - Rousseau, J.-J.: Les confessions. 8 - Urvoy, D.: Averroès, Londres 1991. o

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Revue Annales du patrimoine, N° 11, 2011, pp. 67 - 79 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2011 nlnunes@hotmail.com © Université de Mostaganem, Algérie 2011 La science de l’amour dans les poèmes et les contes soufis Dr Natália Maria Nunes Université de Lisbonne, Portugal Résumé : Cet article est le résultat introduc toire du travail de recherche sur l’amour divin à partir de deux grands maîtres soufis, Ibn Arabi et Djalal ad-Din Rumi, qui ont développé dans leurs poèmes et contes ce qu’on peut appeler la Science de l’Amour. Rumi, considéré comme l'un des maîtres de la "Science de l'Amour", l’a répandue à travers des po èmes mystiques et de la danse des derviches. Ibn Arabi, connu comme le "maître maximum" du Soufisme a saisi la sagesse sur l'amour dans le Traité d’A mour. Les deux amoureux de Dieu, ont exprimé leur sagesse sur l'Amour et la Be auté du Bien-Aimé, l’extase de l'âme dans l'union entre l'homme et Dieu. Mots-clés : amour divin, soufisme, Ibn Arabi, Rumi, spiritualité. o The science of love in the poems and mystical tales Dr Natália Maria Nunes University of Lisbon, Portugal Abstract: This article is the introductory result of the research work on divine love from two great Sufi masters, Ibn Arabi and Djalal ad-Din Rumi, who developed in their poems and stories what can be called the Science of Love. Rumi, considered one of the masters of the "S c i e n c e o f L o v e " , s p r e a d i t t h r o u g h mystical poems and dervish dancing. Ibn Arabi, known as the "maximum master" of Sufism, captured the wisdom about love in the Treatise on Love. The two lovers of God, expressed their wisdom on the Love and Beauty of the Beloved, the ecstasy of the soul in the union between man and God. Keywords: divine love, Sufism, Ibn Arabi, Rumi, spirituality. o Le Soufisme, mystique de l'Islam, s’est développé depuis le VIIe siècle, mais historiquement il apparaît en Irak, au VIIIe siècle, notamment à Bagdad, Bassora. Les premières confréries

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Dr Natália Maria Lopes Nunes - 68 - Revue Annales du patrimoine apparaissent au XII e siècle, par exemple, le Mevlevis de Konya, inspirés par Djalal ad-Din ar-Rum i. Cette mystique se rapportait (et se rapporte encore) sur le s rituels du Coran, comme par exemple les réunions régulières pour la pratique de la méditation et les cérémonies mystiques no tamment la danse. Dans le Soufisme, la poésie est le principal véhicule du mouvement mystique islamique. A travers le langage poétique le soufi se fusionne dans le langage comme s'il était en fusion avec Dieu. L'origine du mot Soufisme a plusieurs interprétations. Une des interprétations vient du vocable "saf", mot qui signifie pure, ou "suf" qui se rapporte aux vêtements en laine utilisés par les premiers disciples de Mahomet. Le Soufisme est considéré comme une pratique ascétique par laquelle s’établit la vraie connaissance de l’entité divine. Ibn Arabi, nous donne aussi une définition de Soufisme, ou Tasawwuf : "El sufismo es la adhesión a las buenas maneras (adab) prescritas en la Ley revelada, tanto externa ( zahir), como internamente (batin). Estas buenas maneras son divinas disposiciones (ajlaq ilaliyya). Aplícase también el término al cultivo de los nobles rasgos de carácter y al abandono de los triviales" (1). Les contes ou anecdotes et la poésie étaient les genres littéraires qui ont mieux développé les pratiques et les enseignements des soufis. Les contes, bien qu'ils soient des très courts récits ils ont sous-jacent des vérités, des connaissances et des moralités. Les poèmes ont été également un véhicule important pour la transmission de la sagesse soufie. Parmi les pratiques de des soufis on détache celles qui ont été pratiquées par des derviches. Ces mystiques faisaient des vœux de pauvreté et les rituels les plus expressifs étaient (et sont encore) la danse des derviche s tourneurs et l'intonation de quelques expressions, des phra ses, des chants sacrés et l’invocation des 99 noms d'Allah. La pratique de la danse avait une partie liée au corps et une au tre liée à l'oralité à travers la récitation et les chants. Les deux permettaient l'accès à la

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La science de l’amour dans les poèmes et dans les contes soufis - 69 - N° 11, Septembre 2011 transe, à l'extase, favorisant l'absorption de l'âme en Dieu. Dans cette étape, le soufi voit son propre cœur purifié, lui p e r m e t t a n t d e v o i r l a f a c e du Bien-Aimé, une théophanie par laquelle le mystique trouve le visage de la Beauté. Selon Leili Anvar : "Le stade ultime de la vision consiste à voir Dieu en toute chose, que toute chose regardée devienne objet de contemplation et signe de la présence divine, de son immanence en même temps que de transcendance" (2). Il convient de noter que pour la tradition mystique islamique, le cœur est l'organe principal de la gnose, de la connaissance. D'autre part, la beauté mystique est accessible uniquement lorsque le cœur est pur. Beauté et Amour sont donc inséparables. Toutefois, le véritable Amoureux et la seule Beauté qui existent sont Dieu. Dans la mystique soufie (s urtout celle préconisée par Rumi), la création de l'univers était fondée sur l'amour. Selon quelques mystiques notamment pour Ibn Arabi il existe trois types d'amour : l'amour divin, l’amour de la créature pour son Créateur ; l’Amour Spirituel, où l'Amoureux et le Bien-Aimé sont un seul ; et l'Amour Naturel, celui qui vise à satisfaire les désirs. Cependant, le véritable amour est celui qui ne meurt jamais, même dans les pires adversités. En d'autres termes, on dira que le Soufisme est le chemin de l'amour ou du cœur. Amour, Beauté et Harmonie sont des mots-clefs dans le Soufisme. En outre, les poèmes soufis peuvent être considérés comme des hymnes dédiés à la Bien-Aimée transcendantale, dont la rose est la fleur élue pour ex primer la Beauté de la Bien- Aimée ou de Dieu. Selon Rumi (3): El es la rosa, el prado, el jardín y la fuente. No hay ningún otro que El en el jardín del mundo. A propos de l'Amour et du rapport avec le Bien-Aimé, il

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Dr Natália Maria Lopes Nunes - 70 - Revue Annales du patrimoine y en a deux grands mystiques qui ont développé cette thématique dans leurs œuvres. Au XIII e siècle, sont apparus deux grands sufis: un d’eux en Orient, en Perse - Djalal ad-Din ar-Rumi (1207- 1273) ; l'autre en Occide nt, dans al-Andalus, à Murcie - Ibn Arabi (1165-1240). Grâce à leurs poèmes et à certains contes de la sagesse soufie, il est possible d'établir une "Science de l'Amour", où la connaissance se lie au corps et à la religion et dont l'Amour est la "science" qui fait tourner le monde. Dans ce contexte, Rumi, cons idéré comme l'un des maîtres de la "Science de l'Amour", l’a diffusée à travers des poèmes et des contes mystiques et par la da nse. Ibn Arabi, connu comme le "maître maximum", a saisi la sage sse sur l'Amour dans son Traité d’Amour. Djalal ad-Din ar-Rumi, connu aussi par Mevlana, fut un grand mystique de l'Islam. Il a vécu au XIII e siècle, en Asie Mineure (à Konya, en l’actuelle Turquie) et sa nature mystique se trouve essentiellement dans les odes ou "rubayat" et dans la danse des derviches. Selon Rumi dans l'un de ses poèmes(4): Cuando brilla el Sol del espíritu, Los sufíes danzan como partículas. Dicen que Sema es un juego del diablo. Sí, un diablo tan agradable que da vida al alma. L'importance de la poésie pour ce soufi est évidente dans un de ses poèmes où il éloge la plénitude de l'amour et le désir d'apprendre des chansons, des poèmes et des "rubayats" (5): Mi corazón está tan lleno de tu amor, que ha desaparecido todo lo demás. Haz que olvide los libros, la ciencia y moderación. y la moderación. Enséñame sólo canciones, poemas y Rubayats. A travers les chansons, les poèmes et la danse, les

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La science de l’amour dans les poèmes et dans les contes soufis - 71 - N° 11, Septembre 2011 mystiques soufis atteignaient l’Extase Divin, la profonde intimité avec Dieu, celle qui libère l'homme de tous les obstacles qui pourraient empêcher le Bien-Aimé (suf) d’atteindre Dieu. En conséquence, les chansons, la poésie et la danse sont une sorte de stratégie spirituelle afin d'aboutir le plan divin : "Entre esa "metodología espiritual" utilizada dentro de la tradición sufí, la audición de música y poemas místicos - el samá - ha ocupado un lugar muy importante a la hora de evocar o propiciar los estados interiores de encuentro o unión con la Divinidad. No en vano, la música - y la poesía - se ha manifestado siempre como un potente evocador de emociones, y la emoción - del latín emotio - significa (mover) en nuestro caso, (mover) hacia la Divinidad" (6). Les contes de la sagesse soufie témoignent également l'importance de la musique et de la danse mystique des derviches. Toutefois, ces chansons, poèmes et danses mystiques n'ont pas toujours été bien acceptés dans les communautés, comme le confirment certains récits : "Se cuenta también que el cadí Izzuddin se oponía a la danza y a la música, que inducen sentimientos místicos en el hombre. Cierto día, Maulana, inspirado profundamente por el éxtasis espiritual, salió de la madraza en el momento culminante de la música mística. Se acercó al cadí y le grito y le pidió que acudiera a la reunión en la que estaba alabando a Dios... Y el cadí se rasgo las vestiduras den éxtasis y se entrego como los demás al canto místico, y bailó dando vueltas y grito lleno de emoción; y acabó por convertirse en uno de los mejores discípulos de Maulana" (7). Dans un autre conte, "La Cortesía", on fait également référence à des accusations qui ont été faites sur les rituels mystiques développés par Rumi et ses adeptes : "La gente solía acusar a Maulana de haberse desviado del Camino Recto en sus prácticas místicas, y muchos planteaban graves

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Dr Natália Maria Lopes Nunes - 72 - Revue Annales du patrimoine objeciones a las representaciones, a las canciones y a la música que se interpretaba en sus reuniones"(8). Pour quelques-uns, ces rituels d'ascèse et d'extase pour atteindre le divin ont été considérés hétérodoxes et, en ce sens, un groupe d'érudits a décidé de tester la sagesse de Rumi à travers des différents examens portant sur plusieurs sujets : mathématiques, astronomie, philosophie, métaphysique, poésie, littérature, droit, logique, entre autres. Toutefois, ses réponses démontrent la grande sagesse et donc le niveau de connaissance de ce soufi : "Maulana pidió que le trajeran pluma y tintero, y escribió las respuestas a cada una de las preguntas, con tanta profundidad y extensión de conocimientos, dando todas las referencias necesarias, que cuando los que esperaban sus respuestas recibieron el documento que las contenía, se quedaron asombrados de su perfección y quedaron humillados por completo" (9). Au cours de cet événement, Maulana attirait largement l’attention sur les caractéristiqu es de la "rubab", révélant l'importance de cet instrument musical sur la concentration des soufis, c'était un instrument fondamental pour aider les "amoureux" de la piété pour lesquels la musique contribuait à une ambiance ésotérique : "Y escribió al dorso de su larga respuesta una alabanza del rubab, como in strumento cuyo sonido y cuya música favorecía el ambiente esotérico, añadiendo que si lo hacía tocar era para ayudar a sus amigos místicos en el plano de la concentración; y dijo que se habí a dedicado a su vida de maestro para ayudar a su gente, y no po r ningún otro motivo, pues ayudar a los demás era la tarea de lo s verdaderos "amantes de la piedad". Y recitó unos versos que dicen (10): Sabes lo que canta el rubab? Derrama lágrimas con el corazón palpitante!". Après les mots du soufi, on lu i a demandé le pardon et on a vérifié la grandeur de son âme et de sa sagesse. D'autre part, l'audience de chants mystiques et la danse étaient les moyens

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La science de l’amour dans les poèmes et dans les contes soufis - 73 - N° 11, Septembre 2011 utilisés par les soufis pour atteindre l'extase. En même temps, ces rituels étaient une manière de connaître en Dieu une incarnation de l’Amour. Grâce à la musique et à la danse, le mystique "se trouvait" avec le Bien-Aimé (Dieu) ou, en d'autres termes, avec la Lumière, la Beauté, la Vie et la Réalité. Le contact avec la musique mystique et la danse emmène le soufi à trouver la science de l'amour. Par leur achèvement il cherche à communiquer personnellement avec Dieu, exerçant en même temps, une méditation sur le Coran et les noms de Dieu. Selon les versets de Rumi, c'est un secret caché (11): En las cadencias de la música hay un secreto escondido, si te lo revelara, conmovería al mundo. En conclusion, pour Rumi, les véritables amoureux étaient les amoureux de la danse et de la musique. Au-delàs de la thématique liée à la qu estion de l'Unité, le thème principal de ce soufi est l'amour, parce que la demande de l'Unité et l'union avec le Bien-Aimé passent par le sentiment de l'amour. Comme l'indique Faustino Teixeira dans une interview à propos de la poésie de Rumi : "O amor é a "doce loucura" que cura todas as enfermidades. E o amor que ju stifica o coração, e nele desperta o "perfume do Sedutor". O coração habituado pelo amor é capaz de reconhecer a beleza da diversidade, já que se torna capaz de acolher inúmeras formas. O coração purificado capta a dinâmica da generosidade divina, o abraço universal do Amado" (12). Le rapport avec le Bien-Aimé et la connexion au coeur suppose "un amour ivre", enfla mmé, qui brule et qui incite l'amant à se donner complètement au Bien-Aimé. Dans son grand oeuvre intitulée Mathnawi, le mystique fait référence à cet amour qui brûle tout, à l'exception du Bien-Aimé(13): O amor é a chave, que quando se incendeia,

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Dr Natália Maria Lopes Nunes - 74 - Revue Annales du patrimoine Queima tudo, exceto o Eterno Amado. Ele usa a espada do "não deus" para tudo eliminar, a não ser Deus. Olha cuidadosamente: após o "não deus", o que resta? Permanece o "porém Deus"; o resto se foi. Bravo, O grande Amor, incinerador de ídolos. En ce qui concerne le grand mystique de l'al-Andalus, le soufi Ibn Arabi (XII-XIII e siècles), une des œuvres qui reflètent le mieux les théories sur l'amour est le Traité d’Amour, écrit au XIIIe siècle, vers 1203-1240. Dans ce texte, l'auteur désigne essentiellement les différents types d'amour : spirituel, naturel et physique, en décrivant aussi les états et les qualités des vrais amoureux. Dans un des extraits, quelques versets d'amour se ressemblent aux chansons d'amour des troubadours galaico- portugais - l'amant lointain éventuellement contemple celle qui le laisse en veille permanente et dont le regard est un acte pertinent pour faire naître des sensations et des émotions (14): Mon essence après elle se prend à soupirer Et cependant mon œil ne l'a pas regardée, Car s'il l'avait perçue, il serait devenu La victime immolée de cette belle houri. Mais au premier moment où je la contemplai Je fus tout subjugué sous le coup du regard Je dépensai ma nuit sous l'effet de son charme, Tout éperdu d'amour jusqu'au matin... O mon Dieu ! Quelle est cette âme qui fit ma conquête ? C'est une beauté pénétrée de pudeur, O parfaite splendeur de gracieuse gazelle ! ... O toi, astre lunaire, dans la profonde nuit, Viens donc et appréhende mon être tout entier ! Selon l'auteur, l'amour implique des états qui affectent les amoureux : "Le désir ardent d'amour (shwq), la domination amoureuse (gharâm), éperdu (hiyâm), la peine d'amour (kalaf), les pleurs (bakâ), la tristesse (h uzn), la blessure d'amour (kabd)

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La science de l’amour dans les poèmes et dans les contes soufis - 75 - N° 11, Septembre 2011 la consommation (dhubûl), la langueur (inkisâr) et d'autres états semblables propres aux amants qui les décrivent dans leurs vers et que j'exposerai en détail s'il plaît à Dieu"(15). En outre, d'autres versets expriment aussi les plaintes à cause de la séparation. Malgré la distance, celui qui aime a toujours présent dans son imagination l'être aimé. Les versets de Ibn Arabi soulignent cette idéologie amoureuse et la fusion spirituelle en rapport avec la soumission au Bien- Aimé (16): L'amant passionné, possédé par l'amour, Est toujours à se plaindre D'être séparé de l'aimé Ou d'être éloigné de lui. Loin de moi cet état ! Car dans l'imagination Le bien-aimé demeure Toujours en ma présence. De moi il procède, Il me compénètre, Et reste en moi intimité. Pourquoi alors dirais-je : Que m'arrive-t-il ? Que m'arrive-t-il ? Bien que dans la mystique soufie l'être aimé soit Dieu, l'idéologie est la même de l'amour humain: "l'amant demeure sous l'autorité de son aimé et perd son autonomie. Il reste tributaire des largesses et des ordres du Souverain maître de l'amour qui s'est emparé de son cœur" (17). Le "Traité d’Amour" présen te encore les différentes manifestations de l'amour : Le regret (asaf), la nost algie (walah), l'étonnement (baht), la stupéfaction (dahash), la perplexité (hayra), la jalousie (ghyra), le mutisme (kharas), la maladie (saqâm), l'émoi (qalaq), l'immobilité (jumûd), les pleurs (bakâ), la peine (tabrîh), l'insomnie (suhâd), et toutes celles que les

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Dr Natália Maria Lopes Nunes - 76 - Revue Annales du patrimoine amants ont chantés dans leurs poèmes(18). Ibn Arabi souligne aussi les règles essentielles relatives à l'amour(19): L'être occis, démuni de raison, dont la démarche est vers Dieu par Ses Noms, mobile comme l'oiseau, toujours en veille, dissimulant son affliction, aspirant à se dégager de ce bas monde pour rencontrer son Bien-Aimé,... soupirant vers Lui abondamment, trouvant le repos dans le propos et le souvenir de son Bien-Aimé par la récitation de Sa Parole,... le cœur tout éperdu d’amour, préférant le Bien-Aimé à toute autre compagnie, s'effaçant sous l'effet d'une affirmation (de son Bien-Aimé), se résignant parce que son Bien-Aimé le veut ainsi, se compénétrant des attributs de l'Aimé,... jaloux de lui-même pour son Bien-Aimé, sous la sujétion de son amour à la mesure de son intelligence, semblable à l'animal démuni de raison qui est innocenté des blessures qu'il porte,... esclave dans la familiarité de celui qui l'asservit,... il est réjoui et triste à la foi, qualifié par les contraires. Dans l'amour soufi il existe également le désir bien qu'il soit d'un autre type: le désir pur est considéré comme une attraction divine à travers laquelle l'homme peut envisager le Beau (selon la théorie de l'amour platonique dans "Le Banquet" de Platon). Le mythe préislamique qui reflète mieux ces sentiments est présent dans le désir et dans l'amour de Madjun par Laila, conduisant à la fusion de deux âmes à un état supérieur. L'extase visuelle, la contemplation de la beauté sont les objectifs primordiaux de cet amour :

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La science de l’amour dans les poèmes et dans les contes soufis - 77 - N° 11, Septembre 2011 Pour l'amant soufi, rien n'est pire, rien n'est plus insupportable que la séparation. Ne plus voir l'Aimé un jour, une minute, n'est pas concevable et rend fou. Alors que la séparation est vue par les amants occidentaux comme une alternance de temps nécessaire pour faire éclater la joie des retrouvailles... Car le but de l'amour courtois est un accomplissement du Moi dans l'amour, alors que celui de l'amour soufi vise la dissolution du Moi dans ce même amour. Les deux se gagnent également avec beaucoup d'efforts (20). Selon Ibn Arabi (dans son œuvre " Ṭuhfat al-Safrah Ila Ḥadrat al Bararah" La joya del viaje a la presencia de los Santos) à propos de l'union mystique il y en a deux types d'union : l'union où le serviteur (amant) découvre la beauté du Vrai et reste extasié en Lui ; et l'union où on se détache de nous-mêmes pour rester en face de Dieu pour que lui soit comme Lui(21). Pour ce soufi, la seul e essence est l'unité de l'amour(22): Tal es la situación si bien lo entiendes: Si eres El, entonces eres tú… Pues sólo a sí mismo el amante ama, ya que todo eres Tú, todo eres Tú. En conclusion, c'est Ibn Arabi qui a établi la synthèse du mysticisme islamique à travers son caractère œcuménique qu'on trouve essentiellement dans le poème la "Religion de l'Amour", avec un extrait duquel on termine cet article (23): Mon cœur est devenu capable D'accueillir toute forme. Il est pâturage pour gazelles Et abbaye pour moines ! Il est un temple pour idoles Et la Kaâba pour qui en fait le tour, Il est les Tables de la Thora

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