Revue Annales du patrimoine
عدد الصفحات ١٤٥Revue Annales du patrimoine, N° 5, 2006, pp. 7 - 12 ISSN 1112-5020 Publié le : 1/3/2006 abbes.bahous@univ-mosta.dz © Université de Mostaganem, Algérie 2006 Le traducteur et l’auto traducteur entre traduction et original Dr Abbès Bahous Université de Mostaganem, Algérie Résumé : L'histoire de la traduction littéraire nous a enseigné à considérer l'auteur comme étant original et dépositaire d'une certaine autorité, et le traducteur comme médiateur. Ce travail se propose de remonter aux fondements épistémologiques et idéologiques des stat uts de l'auteur, du traducteur et de l'auto-traducteur. Mon propos n'est pas de parler de l'histoire de la traduction ou des approches qui ont pour ambition de théoriser sur la traduction, mais plutôt de deux sortes distinctes de traducteurs : le traducteur défini comme médiateur entre deux langues différentes et l'auto traducteur, un auteur qui se traduit lui-même sans aucune médiation. Mots-clés : traduction, langues, communication, médiateur, auteur. o Translator and auto translator between translation and original Dr Abbès Bahous University of Mostaganem, Algeria Abstract: The history of literary translation has taught us to regard the author as the original and the repository of a cert ain authority, and the translator as a mediator. This work aims to go back to the epistemological and ideological foundations of the statutes of the au thor, the translator and the self- translator. My purpose is not to talk about the history of translation or the approaches which aim to theorize about translation, but rather about two distinct kinds of translators: the translator defined as a mediator between two different languages and the auto translator, an author who translates himself without any mediation. Keywords: translation, languages, communication, mediator, author. o Mon propos n’est pas de parler de l’histoire de la traduction
عدد الصفحات ١٤٦Dr Abbès Bahous - 8 - Revue Annales du patrimoine ou des approches qui ont pour ambition de théoriser sur la traduction, mais plutôt de deux sortes distinctes de traducteurs : le traducteur défini comme médiateur entre deux langues différentes et l’auto - traducteur, c’est-à-dire un auteur qui se traduit lui-même sans aucune médiation autre que la sienne. Commençons par dire que la traduction est tout d’abord une sorte de transformation de quelqu e nature que ce soit, fût-elle insignifiante. Et dès que nous parlons de transformation, nous entrons automatiquement dans le sacro-saint débat de la fidélité au texte original, surtout quand il s’agit de textes littéraires sans aucun héritage commun. Je pense par exemple aux traductions de textes Européens - Américains vers l’arabe ou l’arabe algérien s’il y a lieu de le faire. Nous partons d’un postulat plut ôt simple. Toute traduction ou acte de traduction peut être considéré comme art de création ou de re-création. Cependant, ce même acte de traduction va automatiquement remettre en question le modèle "original", c’est-à-dire le modèle qu’il imite (1) puisque traduire et écrire sont dialectiquement liés. Toute traduction implique une réécriture, c’est-à-dire un proce ssus qui déloge son auteur qua autorité. En réalisant cela, l’ acte de traduire plonge en profondeur dans l’idéologie ou la politique de l’écriture (politics of writing) ainsi que dans la sacralité du statut de l’auteur. Rappelons-nous que cette notion même de l’auteur n’est en fait pas très ancienne puisqu’elle date de l’âge néoclassique, nous dit Michel Foucault dans "Qu’est-ce qu’un auteur ?" (2). Cette opposition idéologique entre origin al et traduction, entre auteur et traducteur a été en réalité ét ablie afin de sauvegarder l’idée d’Autorité(3), écrit pour sa part Edward Saïd dans Beginnings (1975). Cette division, à la fois fausse et fallacieuse même, a permis, par conséquent, aux études littéraires par exemple de considérer l’auteur comme créateur et le traducteur comme médiateur ("medium" dira E. Saïd ). En effet, et ce jusqu’au 17 e
عدد الصفحات ١٤٧Le traducteur et l'auto traducteur entre traduction et original - 9 - N° 5, March 2006 siècle, aucune différence n’existait réellement entre écrivain original, imitateur, ou traducteur (4). Voyons cela de plus près et prenons l’exemple du monde anglo-saxon en la Bible en langue anglaise, appelée Authorized Version, connue aussi sous le nom de "King James Version" et qui fut traduite par 47 traducteurs directement de l’hébreu et du Grec et achevée vers 1611. Est-ce là une copie "infidèle" de l’original ? Bien au contraire, voici un cas où une traduction stricto sensu en est arrivée à être considérée jusqu’au moment où je vous parle, comme la source suprême de l’identité anglicane. La question ou le problème ne réside pas dans la traduction de la bible mais plutôt dans la délimitation (délinéation) entre Autorité au sens théologique et traduction . Car il s’agit bien d’une bible traduite en langue anglaise alors que nous savons qu’en ce qui concerne le Nouveau testament en Grec, son contenu est, au départ, une autre traduction pu isque Jésus Christ a en fait prêché en langue araméenne. Il s’agit donc bien d’une traduction de la traduction comme nous le confirme si bien Gustave E. Von Grunebaum (5). En fait, cette division entre original et traduction est née à cause de l’acte de tr aduire même. Comment cela ? Et bien, parce que cet acte de traduire reproduit le logos de l’autre, et qu’il fallait par conséquent protéger d’abord la Bible, son Autorité et son identité, nous dit E. Saïd(6). Cependant, et cela a été malheureusement oublié ou ignoré, c’est que la traduction contribue non seulement à l’enrichissement de la littératu re en ce qui nous concerne aujourd’hui par exemple, mais peut contribuer aussi à une théorie de l’écriture (7). Parce que toute écriture littéraire implique une certaine transforma tion du langage, et parce que toute traduction est déconstructive , l’acte de traduire s’est vu nié cette fonction même qu’il a toujours assumé. D’autre part, et parce que toute traduction est elle même écriture, elle établit de facto une relation dialectique entre elle et l’écriture. Cette relation, alors, élimine ou évacue la fausse opposition
عدد الصفحات ١٤٨Dr Abbès Bahous - 10 - Revue Annales du patrimoine métaphysique entre traduction et écriture(8). Passons maintenant à l’auto - traducteur, c’est-à-dire un écrivain qui n’a nullement besoin d’un autre médiateur dans une langue qu’il maîtrise : Samuel Beckett, par exemple. Alors que le traducteur qua médiateur est souvent vilipendé pour des questions de style, sens, etc., bref de soit disant fidélité tout court, l’auto - traducteur passe inaperçu puisqu’il ne reproduit rien d’autre que son propre logo s. Nous voyons bien que c’est d’abord et avant tout une question de propriété, ou comme le disent les anglo-saxons, authorship ). Si le traducteur n’a que le statut actuel (celui de médiateur), statut disons-le qu’il ne mérite pas d’avoir, c’est essentiellement à une certaine conception épistémologique comme nous l’avons vu ensemble. En effet, et comme l’a si bien démontré J. Derrida (9), écrire, lire et traduire sont tous des transformations. Toute écriture, écrit-il, est une transformation d’un certain nombre de lectures, c’est-à-dire une sorte de réécriture et/ou de contre - écriture (10). L’acte d’écrire ne peut pas prétendre "traduire" la réalité, la vérité et l’histoire, mais seulement produire une approximation du monde interne et du monde autour de nous. Pourquoi alors soulever la question métaphysique et combien fallacieuse de la fidélité ? Fidélité à quoi ? La fidélité en traduction est une imposture, une duperie à la fois historique et idéologique. C’est bien elle qui empêche les traducteurs de se sentir libres, libres comme les écrivains quand ils sont à l’œuvre. C’est au nom de la fidélité que les traducteurs sont toujours vus comme "traîtres", c’est à dire infidèles à leurs modèles, et invisibles de manière générale (11). Cette vision néo-platonicienne de la traduction comme simple copie de l’original est elle même une utopie car il n’existe pas de traduction parfaite dans le sens d’une copie jumelle, identique. D’ailleurs, cette idée même renferme un superbe oxymoron(12), puisque traduction parfaite signifie réécriture parfaite de l’original dans une autre langue, c’est-à-dire une re-
عدد الصفحات ١٤٩Le traducteur et l'auto traducteur entre traduction et original - 11 - N° 5, March 2006 création ab ovo. Pour quelles raisons, dans quelle logique est-il demandé aux traducteurs d’être fidèles à l’original à tout prix, même au prix de sérieuses lacunes esthétiques, stylistiques, sémantiques, ou autres ? Les écrivains - auteurs so nt-ils fidèles à quelque modèle que ce soit ? Certainement pas, puisqu’ils ne sont "jugés" par rapport à aucun autre modèle. Ils sont supposés être ce modèle, ce paradigme, cette "vérité". Ils sont donc les propriétaires de ces modèles, de ces logos. Il est temps de remettre tout cela en question. Notes : 1 - Cf. Robert Lowell: Imitations, 1970. 2 - Michel Foucault: "What is an Author ?", in Textual Strategies, Ed. J. V. Harari, 1980. 3 - "To safeguard Authority", Edward Saïd: Beginnings, 1975. 4 - H. O. White: Plagiarism and Imitat ion during the English Renaissance, New York 1965. 5 – Voir, G. E. Von Grunebaum: A Tenth-Century Document of Arabic Literary Theory and Criticism, 1950. 6 - Edward Saïd : op. cit. 7 - Cf. Henri Meschonnic : Poétique de la traduction, in Pour la poétique II, 1973. 8 - Ibid. Voir aussi M. Foucault : op. cit. 9 - Cf. J. Derrida : Positions, 1972, et Marges de la philosophie, 1972. 10 – Voir, H. Bloom: A Map of Misreading, 1973. 11 - Cf. L. Venuti: The Translator’s Invisibility, 1992. 12 - T. Eagleton: Translation and Transformation, Stand, XIX/3, 1977. Références : 1 - Bloom, H.: A Map of Misreading, 1973. 2 - Derrida, Jacques : Marges de la philosophie, 1972. 3 - Derrida, Jacques : Positions, 1972. 4 - Eagleton, T.: Translation and Transformation, Stand, XIX/3, 1977. 5 - Foucault, Michel: What is an Auth or?, in Textual Strategies, Ed. J. V. Harari, 1980. 6 - Lowell, Robert: Imitations, 1970. 7 - Meschonnic, Henri: Poétique de la traduction, in Pour la poétique II, 1973.
عدد الصفحات ١٥٠Dr Abbès Bahous - 12 - Revue Annales du patrimoine 8 - Saïd, Edward: Beginnings, 1975. 9 - Venuti, L.: The Translator’s Invisibility, 1992. 10 - Von Grunebaum, G. E.: A Tenth-Century Document of Arabic Literary Theory and Criticism, 1950. 11 - White, H. O.: Plagiarism and Imitation during the English Renaissance, New York 1965. o
عدد الصفحات ١٥١Revue Annales du patrimoine, N° 5, 2006, pp. 13 - 36 ISSN 1112-5020 Publié le : 1/3/2006 genevieve.chovrelat@univ-fcomte.fr © Université de Mostaganem, Algérie 2006 Apprendre le latin ou l’expérience de l’altérité radicale Dr Geneviève Chovrelat Université de Franche-Comté, France Résumé : La littérature latine nous offre une relation d'intimité dans un jeu métaphorique qui permet aussi de nous mesurer à l'Autre dans un double rapport au réel et à l'imaginaire, le sien et le nôtre. Et Carthage, par la conjugaison de l'Histoire et de la gr ammaire, file une métaphore à valeur d'oxymore, fondation-destruction modul ée par de très nombreux écrivains, Flaubert, Kateb Yacine... Essentielle dans l'apprentissage d'une langue morte, la littérature est la démarc he individuelle vers l'Autr e. Face à l'uniformisation du mode de vie et de pensée, le latin, langue vivace, permet de garder l'héritage du patrimoine universel. Mots-clés : altérité, langue, latin, apprentissage, patrimoine. o Learn Latin or the experience of radical otherness Dr Geneviève Chovrelat University of Franche-Comté, France Abstract: Latin literature offers us an intimate relationship in a metaphorical game which also allows us to measure ourselves against the Other in a double relationship to the real and the imagina ry, his and ours. And Carthage, by the conjugation of history and grammar, spins a metaphor with oxymoron value, foundation-destruction modulated by ve ry many writers, Flaubert, Kateb Yacine... Essential in learning a dead la nguage, literature is the individual approach to the Other. Faced with the standardization of the way of life and of thought, Latin, a perennial language, makes it possible to keep the heritage of the universal heritage. Keywords: otherness, language, Latin, learning, heritage. o L’apprentissage d’une langue étrangère est censé nous ouvrir au monde extérieur, nous conduire à une démarche vers
عدد الصفحات ١٥٢Dr Geneviève Chovrelat - 14 - Revue Annales du patrimoine l’Autre, car parler une langue c’est déjà aller à la rencontre de ses locuteurs. J’aimerais montrer qu’il peut en aller de même pour une langue dite morte. En effet son apprentissage nous renvoie non pas à un ailleurs / aujourd’hui mais à un ici ou ailleurs / autrefois dans un processus de curiosité intellectuelle qui rompt avec "le mythe de l’Identique, c’est-à-dire du double", expression que j’emprunte aux Mythologies de Barthes qui concluait son étude sur les Martiens ainsi : c’est l’un des traits constants de toute mythologie petite-bourgeoise, que cette impuissance à imaginer l’Autre. L’altérité est le concept le plus antipathique au "bon sens" (1). L’étude d’une langue morte, en l’occurrence le latin, devenu "antipathique" à tous les zélateurs d’une rentabilité immédiate, inscrit l’apprenant dans une attitude d’ouverture radicale qui joue à plusieurs niveaux. Pour paradoxal que paraisse mon propos, il sera néanmoins en prise directe avec le réel puisque j’évoquerai la mise en place de l’option "maîtrise Lettres Classiques" au sein de l’université tunisienne dans les années 1995 et suivantes. C’est pourquoi j’aborderai pour commencer les en jeux de cet enseignement du latin en Tunisie, puis j’orienterai mes investigations vers la métonymie et la métaphore que figure le latin. 1 - Quels enjeux pour l’enseignement du latin ? Au lendemain de l’Indépendance, l’enseignement du latin a été supprimé en Tunisie : il ne relevait pas des priorités du jeune état tunisien confronté à d’ autres urgences en matière d’éducation. A la même époque on entendait sur les radios francophones Jacques Brel chanter "Rosa". Les paroles qui apportèrent gloire à la 1 ère déclinaison latine sont intéressantes. C’est le plus vieux tango du monde / Celui que les têtes blondes / Anonnent comme une ronde / En apprenant leur latin / C’est le tango du collège / Qui prend les rêves au piège / Et dont il est sacrilège / De ne pas sortir malin / C’est le tango des bons pères / Qui surveillent l’œil sévère / les Jules et les Prosper / Qui seront la France de demain ... C’est le tango des forts en
عدد الصفحات ١٥٣Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 15 - N° 5, March 2006 thème / Boutonneux jusqu’à l’extrême / Et qui recouvrent de laine / Leur cœur qui est déjà froid / C’est le tango des forts en rien / Qui déclinent de chagrin / Et qui seront pharmaciens / Parce que papa ne l’était pas / C’est le temps où j’étais dernier / Car ce tango rosa rosae / J’inclinais à lui préférer / Déjà ma cousine Rosa. Le temps d’une chanson, Brel montrait tout : l’apprentissage du latin était réservé à une fraction de la population, et plus que la formation, il assurait la promotion et la sélection sociale. L’opposition école de la vie, du présent contre école du passé, de la mort assombrissait encore cette vision. Et dans le contexte de nouvelles technologies, du tout informatique, l’air du temps n’était pas au latin ni sur la rive nord, ni sur la rive sud de la Méditerranée même si quelques irréductibles relançaient fréquemment la question... Cependant au lycée Bourguiba, lycée pilote en Tunisie, où j’ai eu le bonheur de travai ller pendant quatre ans (1987-1991), l’enseignement du latin a été in troduit en 1985. Puis, dans les années 90, l’administration a choisi de privilégier les matières scientifiques au détriment de la section littéraire et le latin a été supprimé. Ce choix fut guidé pa r ce qui était ressenti alors comme un impératif économique. Pourtant, à la rentrée 94, il restait une dizaine de jeunes gens qui, bien que préparant un bac scientifique, demandèrent à madame Dubos, dernière coopérante française au lycée, d’animer un club latin. Ce qu’elle fit gracieusement et avec plaisir, malgré la surcharge de travail, parce que c’était répondre à un désir de connaissances qui témoignait d’une ouverture au monde. Sans doute ces adolescents avaient-ils compris, mieux que certains adultes, les tenants et les aboutissants de ce t enseignement ! Et c’est cette aventure intellectuelle que nous avons essayé de donner à comprendre aux étudiants de Tunis1 lorsque nous avons mis en place l’option maîtrise Lettres Classiques dont la première promotion est sortie en 1998.
عدد الصفحات ١٥٤Dr Geneviève Chovrelat - 16 - Revue Annales du patrimoine "Etudier le latin, c’est apprendre une langue et aussi saisir un passé qui nous est proche". Telle était la première phrase de l’avant-propos au fascicule latin que Simone Rezzoug et moi- même avons voulu en ouvertur e à notre cours d’initiation. D’emblée nous avons souhaité mettre l’accent sur la mémoire, ce jeu entre présent et passé que nous offre le latin. Mais pour ce faire, il nous a fallu éviter quelques écueils dus à ce rapport avec le passé. Le premier est d’ordre pédagogique, c’est l’étude de la langue pour la langue, comme un objet abstrait qui n’aurait plus le moindre contact avec la réalité parce que passé. Plus que pédagogique, le second écueil, corollaire du premier, est d’ordre idéologique : ne pas donner une vi sion sacralisée d’une Antiquité figée, arrêtée, statufiée en des auteurs étiquetés "classiques" par une tradition scolaire française qui s’est arrêtée à Rome. C’est pourquoi figurait en deuxième page de notre cours un synopsis de l’Histoire des deux villes rivales, Rome et Carthage. Dans le même ordre d’idées, nous avons jugé utile de présenter une synthèse de ce qui existait sur le marché éditorial scolaire et universitaire plutôt que de retenir un manuel, fût-il français ou belge, tant il était clair pour nous que l’enseignement du latin en Tunisie ne pouvait se satisfaire d’une vision de la rive nord, trop souvent marquée par la romano-manie. Sont allés dans le même sens les leçons inaugurales de notre collègue Si Brahim Gharbi, intitulées "Permanence et splendeur de la Reine Didon dans la poésie latine de la Carthage de s Vandales" et "Caractères de la poésie latine dans la Carthage vandale" et qui ont magistralement montré une perception de l’Antiquité soumise à l’évolution historique. Mieux, les propos du professeur sont allés à l’encontre de clichés occidentaux qui réduisent les Vandales à de sombres brutes destructrices... Par une volonté ministérielle pressante, le latin a conquis ses lettres de noblesse dans l’Un iversité tunisienne puisqu’il ne s’agissait plus de pallier un manque au sein d’un département de
عدد الصفحات ١٥٥Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 17 - N° 5, March 2006 Lettres Françaises ou de répondre aux besoins très précis de doctorants des départements de Philosophie et d’Histoire. Que le Ministère de l’Enseignement Supérieur ait souhaité créer cette maîtrise "option Lettres Classiques" au moment où les événements d’Algérie pouvaient donner quelques soucis au gouvernement tunisien rappelle que tout apprentissage est idéologiquement marqué et impl iqué dans un temps donné. L’effort entrepris au sein de l’université témoigne de l’importance des enjeux culturels et marque la reconnaissance officielle d’une identité qui se décline au pluriel sur le sol tunisien. Cette évolution, concrétisée par l’institutionnalisation récente de cet enseignement revalorisé, dit aussi qu’il y a eu ici une acceptation délibérée de l’Histoire nationale car le latin, à Carthage, peut-être plus qu’ailleurs pèse très lourd. 2 - Du côté de la métonymie : En Tunisie la métonymie s’offre à nous par l’affleurement du passé dans l’espace, dans ce rapport immédiat de contiguïté sensorielle, visuelle ou tactile que présente Carthage dont les Romains ont modifié le paysage, laissant un héritage ambigu, se montrant tour à tour destructeurs puis constructeurs. Les attaquants et les défenseurs de Carthage se trouvent réunis aujourd’hui dans ce paysage et l’interculturalité temporelle nous rappelle la fugacité d’une civilisation. Comme l’avait réclamé Caton au retour d’un voyage en Afrique vers 153, à la fin de la troisième guerre punique (149-146 avant J. C.) - "Carthago delenda est", la phrase est devenue un exemple grammatical célèbre -, le Sénat romain donna l’ordre de détruire la ville, grande rivale économique qu’il fallait éliminer pour assurer la domination commerciale de Rome dans le bassin méditerranéen occidental. Il n’est qu’à regarder la colline de Byrsa : il ne reste que fort peu de vestiges de la cité punique qui a été rasée et dont l’emplacement a été voué aux dieux infernaux. L’exécution des derniers défenseurs du temple d’Eshmoun, la destruction totale de la ville furent justifiés en
عدد الصفحات ١٥٦Dr Geneviève Chovrelat - 18 - Revue Annales du patrimoine langue latine. Il suffit de lire Tite-Live et sa version des guerres puniques. Serge Lancel, dans son remarquable ouvrage Hannibal, à propos des deux grands auteurs auxquels il se réfère, Polybe (env. 202-env. 120) et Tite-Live (64 ou 59-10) explique bien pourquoi le Grec Polybe, d’abord prisonnier des Romains après la défaite de Persée à Pydna en 168, est l’historien le plus crédible (2). La comparaison de Polybe et Tite-Live (3) rappelle que l’Histoire s’écrit toujours selon un point de vue et que l’Autre, surtout s’il est l’ennemi, y est donné à voir de manière partielle et partiale. Ainsi Tite-Live présenta-t-il Hannibal, ce que montre Serge Lancel qui offre un portrait du chef Carthaginois revisité. C’est plus de plus de vingt siècles après la destruction de Carthage que nous avons une re présentation d’Hannibal, que Lancel qualifie de "premier héros international que le monde ait connu" (4), sortie du prisme romain. En 122 avant J. C, Caius Gracc hus, le plus jeune des deux frères, voulut faire reconstruire Carthage. Sa tentative échoua. Mais, peu avant son assassinat, César, lui aussi, affirma la volonté politique de reconstruction qui fut concrétisée par Octave- Auguste. La ville fut rebâtie hors du périmètre interdit sous le nom de Colonia Julia et devint capitale de la province d’Afrique, une des plus riches de l’empire, comme en témoignent par exemple les belles mosaïques du m u s é e d u B a r d o . D a n s l a province d’Afrique, grenier à blé de Rome, les vainqueurs accordèrent une importance capitale à l’eau, ce qui apparaît très nettement aujourd’hui encore avec l’aqueduc, les citernes, les thermes et les fontaines qui font partie du paysage tunisien. Ces constructions romaines intéressent aussi des spécialistes scientifiques : en 1998, un ét udiant de l’Ecole Nationale d’Ingénieurs de Tunis a consacré son mémoire de fin d’études aux thermes d’Antonin. Cet intérêt scientifique et technique actuel pour domestiquer l’eau nous rapproche de ces lointains ancêtres qui laissèrent en héritage les thermes qui inspirèrent les hammams. Les habitants du bassin méditerranéen au temps de
عدد الصفحات ١٥٧Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 19 - N° 5, March 2006 Carthage savaient comme nous humains du XXI e siècle l’incommensurable prix de l’eau. Demeurons encore un instant à Byrsa. Au sommet de la colline se dresse ce qui fut la cathédrale de Carthage, bâtie par les Français, à l’élégance toute coloniale, écrasante ! Les inscriptions cléricales y sont en latin ; elles disent la parenté des colonisations, les Français étant redevables aux Romains de leur "modélisation du politique" (5) et de leur bonne conscience impérialiste. Le mot impérialisme, fût-il passé par l’Angleterre avant d’être utilisé en France à partir de 1836, vient du latin "imperium" qui désigne à la fois l’espace conquis et l’autorité juridico-politique sous laquelle se retrouvent les vaincus. Cette filiation expansionniste, le romancier algérien Kateb Yacine l’a subtilement dénoncée dans Nedj ma. Grâce à une citation en français de Tacite, auteur latin qui justifie la conquête de la Bretagne par son beau-père Agricola, Kateb subvertit la tradition scolaire qui véhicule l’idéologie dominante en donnant à voir la similitude d’un portrait de colonisé. Le recours à cet extrait de Tacite offre une magistrale leçon de détournement et de subversion : la culture du colonisateur lui échappe et se retourne contre lui. Sais-tu ce que j’ai lu dans Tacite ? On trouve ces lignes dans la traduction toute faite d’Agricola : "Les Bretons vivaient en sauvages, toujours prêts à la guerre ; pour les accoutumer, par les plaisirs, au repos et à la tranquillité, il (Agricola) les exhorta en particulier ; il fit instruire les enfants des chefs et insinua qu’il préférerait aux talents acquis des Gaulois, l’esprit naturel des Bretons, de sorte que ces peuples, dédaignant naguère la langue des Romains, se piquèrent de la parler avec grâce ; notre costume fut même mis à l’honneur, et la toge devint à la mode ; insensiblement, on se laissa aller aux séductions de nos vices ; on rechercha nos portiques, nos bains, nos festins élégants, et ces hommes sans expérience appelaient civilisation ce qui faisait partie de leur servitude..." Voilà ce qu’on lit dans Tacite. Voilà
عدد الصفحات ١٥٨Dr Geneviève Chovrelat - 20 - Revue Annales du patrimoine comment nous, descendants des Nu mides, subissons à présent la colonisation des Gaulois !(6) Dans le jeu des confluences cult urelles, la citation latine prend une très forte valeur subversive : elle devient arme dans la lutte pour l’indépendance. Et Kateb l’utilise bien en ce sens, comme l’atteste la confrontation du texte original De vita Iulii Agricolae et de la traduction proposée dans Nedjma. L’extrait retenu par l’écrivain pour Nedjma appartient au chapitre XXI du livre de Tacite. Il est assez court et pourtant il n’est pas cité intégralement. La phrase initiale est tronquée par amputation de la première proposition (7) est gommé l’indice temporel précis (à savoir celui de l’hiver 78-79). Cette atemporalité amène à la comparaison avec les temps modernes. Cependant la situation spatiale, fournie par Kateb, qui remplace le terme générique de "homines" par "les Bretons" permet un ancrage dans le réel. Mais ce n’est pas tout ; nous relevons une liberté dans la traduction de "et ingenia Britannorum studiis Gallorum anteferre" (8). L’infinitif "anteferre" devrait précisément être traduit par "il préféra", or Kateb écrit "il insinua qu’il préférerait". L’ajout du verbe insinuer n’est pas gratuit, il participe de la démonstration, donne à voir l’aspect sournois et insidieux de l’assimilation. Kateb a-t-il lu intégralement le livre de Tacite ? Nous n’en savons rien, mais il semble en tout cas connaître les chapitres consacrés à la conquête de la Br etagne. De Tacite à Kateb, nous retrouvons les mêmes situations. Ainsi les querelles internes aux Bretons évoquent les "tribus décimées" dont Si Mokhtar parle à Rachid. De même la révolte de Boudicca qui réussit à soulever tous les Bretons (9) évoque Kahina ou Kahena, héroïne berbère légendaire pour sa résistance à la conquête arabe ; le massacre des Ordoviques (Caesaque prope universa gente) (10) rappelle ceux du 8 mai 1945. Et curieusement, Tacite fait apparaître dans son texte le point de vue du colonisé par le procédé habituel du genre historique, le discours fictif de Calgacus exhortant ses
عدد الصفحات ١٥٩Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 21 - N° 5, March 2006 troupes à refouler l’envahisseur hors de Bretagne (chapitres XXX à XXXII). Cet extrait de Tacite pou rrait servir de manifeste à tous les peuples colonisés, telles ces deux phrases : "magnus mihi animus est hidiernum diem consensumque vestrum initium libertatis toti Britanniae fore" (11) et "auferre, trucidare, rapere falsis nominibus imperium, atque ubi solitudinem faciunt, pacem appellant" (12). L’œuvre de Tacite présente une situation qui suggère tant de points communs avec celle de l’Algérie colonisée que l’intertexte explicite ne nous paraît nullement relever d’un choix de latiniste en herbe. Kateb connaissait ce texte latin. La thèse de Jacqueline Arnaud no us conforte dans cette idée puisqu’elle signale que les lycéens de Sétif s’intéressaient aux auteurs latins. Nous n’en doutons pas, Kateb sait l’art de la citation bien choisie et bien amenée. Toutefois, ce qui est frappant ici, c’est que le colonisé, en allant cherch er ses arguments au cœur et aux racines de la culture du colonisateur, se place quasiment sur un axe de domination symbolique. Et cela joue sur deux plans. A l’intérieur même de la culture française, la citation latine induit et dénote un habitus caractéristique des postures de domination symbolique (culturelle, sociale, religieuse...). Chez le colonisé, elle renvoie à l’ignorance du colo nisateur : le proviseur et le lecteur n’ont pas la connaissance de la culture autochtone. N’oublions pas que c’est par Agricola que les Romains ont appris que la Bretagne est une île. Et c’est par Kateb que les Français auront été obligés d’entendre que le département de l’autre côté de la Méditerranée s’appelle "Al-Djazair", les îles... Kateb, tout comme Tacite évoquant la "pax romana" ou la romanisation forcée, propose un retournement de point de vue - qui est l’étranger ? - et place au cœur de son roman la question de l’altérité, cruciale d’une colonisation à l’autre. Arrêtons-nous à cette période de colonisation française et revenons à Carthage au sommet de la colline de Byrsa. L’ex cathédrale au frontispice gravé de formules catholiques en latin
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