Dr Geneviève Chovrelat - 22 - Revue Annales du patrimoine rappelle aussi que le latin fut et est toujours la langue religieuse des anciens colonisateurs. Aujo urd’hui encore le latin peut symboliser le catholicisme - j’écris ces lignes alors qu’est annoncée en latin l’élection de Benoît 16 : "annuntio vobis gaudium magnum : habemus papam" - comme l’arabe symbolise l’islam pour qui veut s’arrêter à une vision simpliste des choses. Et ces amalgames qui sont malheureusement monnaie courante dans les médias nous montrent que la langue étrangère, morte ou vivante, figure souvent la métonymie d’un Autre figé dans des représentations religieuses. Au fi ltre de ce raccourci - ô combien réducteur ! - l’enseignement d’une langue, même morte, dépend des liens complexes du politique et de l’économique et de l’appréciation du passé national. Ainsi nous le voyons, vivante ou morte, la langue inscrit la question de l’altérité. Si elle peut-être une métonymie vécue sur le mode négatif, elle est aussi une métonymie positive par l’inscription de l’Autre, celui qui est différent car éloigné dans le temps. Faire l’effort d’apprendre la langue de l’Autre, fût-il disparu, c’est accepter la différence et implicitement poser déjà la question des valeurs dans une approche particulière, l’interculturalité temporelle. Le latin, langue du passé, permet, comme une langue vivante, de prévenir des réflexes ethnocentristes par l’évocation de l’universel et du relatif et préconise une relation nécessaire entre le particulier et le général. Dans l’Essai sur l’or igine des langues Rousseau le signalait déjà : Le grand défaut des Européens est de philosopher toujours sur les origines des choses d’après ce qui se passe autour d’eux. Ils ne manquent point de nous montrer les premiers habitants une terre ingrate et rude , mourant de froid et de faim, empressés à se faire un couvert et des habits ; ils ne voient par tout que la neige et les glaces de l’Europe : sans songer que l’espèce humaine ainsi que toutes les autres a pris naissance dans les pays chauds et que sur les de ux tiers du globe l’hiver est à peine connu. Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder
عدد الصفحات ١٦١Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 23 - N° 5, March 2006 près de soi ; mais pour étudie r l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés(13). Cette affirmation du philosophe vaut pour l’apprentissage du latin qui inscrit le questionnement de l’altérité dans un rapport avec le temps et nous conduit à considérer nos valeurs actuelles sous un autre angle. Justement, quant à notre rapport au temps, nous avons une manière différente de le noter. Que l’on soit musulman ou chrétien, la datation s’opère dans un contexte religieux en fonction de Mahomet ou de Jésus Christ. Chez les Romains, il en allait tout autrement : la division du temps se faisait à partir de repères strictement humains : la référence par excellence fut la fondation de Rome, "ab Urbe condita", mais il y eut aussi l’ expulsion des rois, "post exagos reges", ou bien encore le nom des consuls en fonction pour l’année dont il était question : on en avait d’ailleurs dressé la liste. Gaillard le souligne bien dans son essai Rome, le temps, les choses : La fondation de Rome échappe superbement au temps des héros. Elle en est l’aboutiss ement, si l’on tient que Romulus descend d’Enée et qu’Enée vient de Troie. Elle est le bout d’une histoire, son accomplissement, non une péripétie dans les vagabondages des dieux sur cette terre. Cette origine est un résultat, et avec elle commence une histoire, tandis que la fable, à quelques miracles près, s’éteint. Bref, Rome inaugure une réalité socio-historique (14). Apprendre le latin, c’est aussi rappeler que les Romains furent extrêmement tolérants pour les dieux des autres peuples. Si les chrétiens furent réprimés, ce ne fut point en raison de leur dieu unique mais à cause de leur fanatisme, puisque, du point de vue du pouvoir impérial, ces néophytes prosélytes semaient le désordre en voulant imposer leur religion à tous. En nos temps perturbés où extrémistes de toutes religions se croient autorisés au nom de leur dogme à tous le s abus, les Romains nous donnent une exemplaire leçon de tolérance, eux qui non seulement
عدد الصفحات ١٦٢Dr Geneviève Chovrelat - 24 - Revue Annales du patrimoine acceptèrent les dieux des autres, les intégrèrent à leur propre panthéon mais reconnurent aussi comme citoyens romains même ceux qui n’étaient pas leurs coreligionnaires. Dans le domaine religieux, il apparaît encore une divergence fondamentale entre les Romains et nous : si bon nombre de nos contemporains nient l’existence d’un dieu, dans l’Antiquité l’existence des dieux est une idée communément admise. Elle ne donne lieu à aucune spéculation philosophique et si l’on discute, c’est au sujet des rapports entr e les dieux et les hommes. Le passage du polythéisme au mono théisme en Occident et le déplacement du questionnement religieux au fil du temps nous signalent aussi un changement des valeurs : l’éternel et l’éphémère, qu’en est-il au regard des siècles voire des millénaires ? L’imperium, en tant qu’autorité administrative romaine, nous interpelle aujourd’hui encore sur la notion d’étranger. Chez les Romains, elle ne fut liée ni à celle de religion, nous l’avons déjà dit, ni à celle d’autochto nie. Dans son livre déjà cité, Gaillard montre bien comment les Romains peuvent nous inviter à une méditation qui est tristement d’actualité en France où un pré-rapport sur "la prévention de la délinquance" (15) stipule l’interdiction aux mères "étrangères" de parler une autre langue que le français à leurs enfants so us peine de voir ces derniers engagés sur la voie de la délinquance. Dans sa conscience historique, Rome se sait et se veut ville d’immigrés. C’est d’une rare clai rvoyance, aujourd’hui où l’on fait la part belle au droit du sang, à la race inscrite dans le sol, à l’immémoriale et pure racine... L’Autre, ce n’est pas celui qui n’a pas même souche, mais celui qui, étant extérieur, s’oppose et s’anéantit (16). Ainsi, apprendre la 3 e déclinaison, c’est aussi découvrir que les Romains nous ont légué le mot "civis" citoyen, statut auquel accèdent tous les hommes libres de l’Empire par l’édit de Caracalla en 212. A titre d’exem ple, rappelons qu’en 198, donc
عدد الصفحات ١٦٣Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 25 - N° 5, March 2006 avant l’édit de Caracalla, Septime Sévère, punique de Leptis Magna à l’accent très marqué, devint à son tour empereur. Etre citoyen romain ne consistait pas uniquement à s’acquitter de l’impôt dû à Rome. Le citoyen avait des devoirs, fiscaux en particulier, mais il avait aussi des droits. Nous le découvrons dans les actes des apôtres par le récit des démêlés de saint Paul avec les autorités judiciaires de l’Orient romain. Lorsque saint Paul est arrêté, pour échapper au mauvais traitement, il se prévaut du titre de citoyen romain et il en appelle à la justice de César. L’anecdote, célèbre à juste titre (en fait, un des rares document s qui nous renseignent sur la provocatio ad Caesarem) nous en seigne très précisément ce que l’on gagne à être citoyen romain : au premier chef, un statut civil qui protégeait l’individu face aux magistrats ou hauts fonctionnaires impériaux, dans le droit fil de la tradition républicaine (17). Ne crions pas à l’angélisme pour les Romains : les épisodes violents et particulièrement sanglants de leur Histoire, comme la destruction de Carthage, ne mirent jamais en cause leur politique. Mais dans l’Antiquité, faire la guerre ne soulevait pas de problèmes moraux, c’était dans l’ordre des choses pour une cité qui voulait subsister. "Si tu veux la paix, prépare la guerre" disait le proverbe dans la logique de l’Antiquité. Et c’est encore un des intérêts de cet apprentissa ge linguistique que de nous amener à nous interroger sur ce qu’est ou ce qui fait la pérennité de la norme. Dans un millénaire, nos descendants apprécieront- ils comme nous, humains du XXI e siècle commençant, le nouvel ordre mondial ? Ainsi dès la première année de latin, il a été possible de faire comprendre aux étudiants que les mots latins sont des sésames qui ouvrent à une culture dont le paysage tunisien garde trace. Toutefois, il ne s’agit pas pour l’enseignant de faire assimiler une idéologie, fût-elle à la mode. Il n’est nul besoin d’être professeur pour savoir qu ’entre le domaine cognitif et
عدد الصفحات ١٦٤Dr Geneviève Chovrelat - 26 - Revue Annales du patrimoine l’acte citoyen il peut y avoir un gouffre ! L’apprentissage du latin, en creusant le présent d’un rapport au passé linguistique et culturel, permet de développer une curiosité intellectuelle qui s’inscrit dans la tradition humaniste soucieuse de l’Autre, - et cette dernière nous conduit du côté de la métaphore. 3 - Du côté de la métaphore : Toute métonymie reste parcellaire. Aborder l’enseignement de la langue latine comme seule langue de mémoire serait réducteur. En effet, le latin, langue morte, c’est-à-dire langue qui n’est plus en usage comme mo yen de communication oral ou écrit, figure la métonymie d’un Autre à jamais inaccessible car disparu. Face à ce que Nadaud appelle "l’altérité radicale", la littérature latine, elle, offre une relation d’intimité dans un jeu métaphorique qui permet certes d’appréhender l’Autre dans une relation de contiguïté temporelle ou culturelle mais aussi de se mesurer à lui dans un double rapport au réel et à l’imaginaire, le sien et le nôtre. C’est pourquoi nous avons tenu absolument à ce que nos étudiants entrent en contact le plus tôt possible avec les textes latins. Pour la dernière année de maîtrise, soit la troisième année de latin pour le s étudiants, Simone Rezzoug qui assurait le cours de littérature a élaboré une anthologie bilingue, travail immense auquel je tiens à rendre hommage publiquement. Ainsi, dans notre perspective humaniste qui conduit sur le sentier de la paix, l’apprentissage d’une langue morte nous semble-t-il ressortir au mode poétique où "la métonymie est légèrement métaphorique et où la métaphore a une légère teinte métonymique" (18), pour reprendre Jakobson. Et à Carthage, sans doute plus que partout ailleurs, la littérature latine prend des accents singuliers. Car le seul mot de Carthage, par la conjugaison de l’ Histoire et de la grammaire, résonne déjà comme une métaphore à valeur d’oxymore, fondation/destruction. Et la cité, ô combien évoquée par les auteurs latins, a donné lieu à un long paradigme, métaphore filée depuis le XIXe par les écrivains du champ francophone dont elle a
عدد الصفحات ١٦٥Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 27 - N° 5, March 2006 nourri l’imaginaire. Mais tout commence en latin et paradoxalement avec une épopée qui symbolise la réussite romaine. C’est dans l’Enéide(19) que Carthage trouve son poète. Au chant I, après avoir indiqué le sujet, la difficile fondation de Rome par Enée, puis après avoir invoqué la muse, Virgile fait immédiatement apparaître Carthage au vers 12. Il la présente bergère de la Méditerranée sur sa rive sud. Urbs antiqua fuit Une ville ancienne existait (Tyrii tenuere coloni des colons tyriens l’on t occupée) Karthago, Carthage, Italiam contra Tiberinaque longe osti a, loin en face de l’Italie et de l’embouchure du Tibre, dives opum studiisque asperrima belli, opulente et particulièrement endurante à la guerre (20). J’ai traduit presque mot à mo t pour garder l’oxymore de "contra" et "longe" qui dans un ra ccourci fulgurant montre ce que furent les rapports des deux villes : proximité/rivalité. Et la Carthage ville nouvelle de Virg ile ressemble curieusement à la Rome contemporaine du poète, en pleine effervescence, alors que dans la réalité, la Carthage punique a disparu à tout jamais et que la Carthage de l’Enéide est celle que l’empereur Auguste fait reconstruire. En évoquant la splendeur passée de Carthage, Virgile commence de curieuse manière son poème à l’objectif connu : exalter le sentiment national. Le chant I introduit un jeu temporel des plus intéressants. L’anachronisme ne s’arrête pas à l’apparition de la Rome contemporaine dans la Carthage punique, puisque Enée est accueilli par Didon (21), les deux héros ne comptant jamais que quatre siècle s de différence. En faisant se rencontrer le chef troyen et la reine Elissa, Virgile ouvre une "brèche du merveilleux" (22) qui, par un brouillage temporel, reflète l’évanescence des villes et de leur empire. Troie et Carthage détruites, et puis Rome peut-être ? Virgile eut-il alors la prémonition inconsciente de "l’inéluctabilité de l’anéantissement" (23) de Rome ou est-ce moi qui relis ces vers du chant I à la lumière du livre de Nadaud Auguste fulminant ? Ces villes disparues, à la gloire éphémère au regard du
عدد الصفحات ١٦٦Dr Geneviève Chovrelat - 28 - Revue Annales du patrimoine temps qui passe, rappellent la violence des histoires d’amour et de mort qui s’y jouèrent. Par le chant IV de l’Enéide, l’escale carthaginoise d’Enée, Virgile a gri ffé et greffé à tout jamais la mémoire méditerranéenne des amours de la reine à sa ville. Que ce soit Elissa, son nom de Tyr, ou Didon, son nom de voyage - Virgile a gardé les deux - la reine reste indéfectiblement liée à Carthage. Une femme, une ville, ce pouvait être un programme de marin, vieux comme le monde, puisque le pieux Enée reprend la mer. Mais c’est autrement plus fort, car Didon ne se laisse pas réduire à la femme abandonnée qui se lamente. Personnage fondateur, elle est de l’étoffe des humains qui agissent et d é c i d e n t d e l e u r v i e e t d e l e u r m o r t . A u c h a n t I V , l e p o è t e semble totalement subjugué par Didon. Il n’y a qu’elle, rayonnante, inquiète, malheureuse, furieuse qui s’immole en maudissant Enée, lequel s’en va, piteux, sur un rappel à l’ordre des dieux. Le souvenir de la reine est à tout jamais gravé dans les ruines de Carthage, et Virgile es t l’initiateur d’un paradigme où Carthage équivaut à l’amour passion, saccage et mort. Au XIX e siècle, violence et passion caractérisent encore Carthage ; c’est cette image que Flaubert garde alors que les romantiques mettent les ruines à la mode et entreprennent le voyage d’Italie. L’auteur de Salammbô, lui, éclipse Rome pour mettre Carthage au premier plan . La tonalité rouge sang est donnée par l’incipit : "C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar" (24). La répétition des scènes de bataille et de massacre crée cette ambiance de violence folle accrochée aux murs de la ville. La métonymie semble l’emporter sur la métaphore puisque, chez Fla ubert, l’intrigue porte sur les événements historiques : la cité punique résistera-t-elle à la révolte des mercenaires ? Pourtant, la métaphore de l’amour mortifère est filée et elle se mêle à la métonymie par la passion hallucinée de Mathô pour Salammbô. En rendant le voile de Tanit à la fille d’Hamilcar, Mathô signe son arrêt de mort. Son geste suicidaire le conduit au supplice , au martyre dans les rues de
عدد الصفحات ١٦٧Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 29 - N° 5, March 2006 Carthage. Et le roman de Flaubert a si bien frappé l’imaginaire que la fiction a fait irruption dans la réalité pour donner à un quartier de Carthage le titre du livre,- bien que ce dernier soit dû à la fantaisie de l’auteur (25). D’après les flaubertiens, Salammbô signifierait Salam Bovary ! Et le quartier en question, c’est celui- là même où la reine Didon posa pour la première fois le pied sur ce qui allait devenir le rivage de Carthage. Carthage, métaphore de l’amour hystérique/historique, est reprise au XX e siècle par Kateb Yacine dans Nedjma dans un très subtil jeu d’intertextualité où l’espace porte les stigmates de l’Histoire. La Providence avait voulu que les deux villes de ma passion aient leurs ruines près d’elles, dans le même crépuscule d’été, à si peu de distance de Carthage ; nulle part n’existent deux villes pareilles, sœurs de splendeur et de dévastation qui virent saccager Carthage et ma Salammbô disparaître (26). Dans la relation entre l’héroïne éponyme et l’un des quatre jeunes gens amoureux d’elle, Rachid, se dessine en creux celle de Salammbô et de Mathô, le mercenaire libyen. C’est une passion impossible, hallucinée, qui s’inscrit dans la souffrance. A la différence de Flaubert, mû par la seule religion de l’art, Kateb use de la littérature pour dire l’insupportable, la colonisation. Dans la déconstruction et la reconstruction de l’intrigue qu’appelle le texte katébien, l’ intertexte allusif engage un dialogue avec la mémoire des personnages et du lecteur, avec les souvenirs qu’ont imprimés en eux et en lui les textes de Virgile et de Flaubert. Mais à la manière de Virgile qui voulait élever un monument à l’empire, Kateb, lui, anticipe l’existence de son pays dans une stratégie textuelle qui fait sienne la culture du colonisateur. Avec Kateb, des ruines de Carthage à l’ancienne Numidie, le lecteur passe à une littérature en action. C’est ce que signifie ce slogan sur la pancarte du vieux Mokhtar défilant seul dans les rues de Sétif après la répression du 8 mai 1945 : "Vive la France, les Arabes silence", c’est terminé ! L’Autre prend
عدد الصفحات ١٦٨Dr Geneviève Chovrelat - 30 - Revue Annales du patrimoine la parole et affirme ainsi son existence. En 1967, Carthage se retrouve au cœur du roman d’Aragon, Blanche ou l’oubli, en frontispice de la deuxième partie avec ce prologue bien connu : "On ne saura jamais combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage" (27). Amour et mort sont à nouveau réunis de façon singulière. Geoffroy Gaiffier, linguiste, écrit un roman à la lumière de Triolet, Hölderlin, Shakespeare et Flaubert pour comprendre pourquoi sa femme l’a quitté il y a trente ans. La questi on de l’Autre, l’être aimé parti, est posée dans une familiarité littéraire qui mêle réel et imaginaire. Flaubert côtoie Virgile (28). L’association des deux écrivains file l’ancienne métaphore sur un mode tragique où la figure de l’Autre connaît de no mbreux avatars. Le narrateur s’émeut d’un assassinat politiqu e amené par l’actualité de l ’ é n o n c i a t i o n . L e c h e f d e f i l e d e l ’ o p p o s i t i o n m a r o c a i n e d o n t l’enlèvement est évoqué en première partie du roman (29) réapparaît dans un chapitre intitulé "Ce cœur pour les chiens" où Gaiffier s’interroge sur Flaubert et la composition de Salammbô. "Il ne lui (Flaubert) suffira plus désormais de lire Virgile. Carthage exige de lui qu’il vienne" (30) E t s o u s l a p l u m e d ’ A r a g o n , l’assassinat de Mehdi Ben Barka n’est pas une vue de l’esprit. Gaiffier l’évoque par la presse. Entre la mémoire et l’oubli, dans mon domaine imaginaire, il souffle un vent de cruauté. Et les journaux de ce lundi matin m’apportent le récit, peut-être fictif, ou fidèle, de la mort d’un homme : Jo s’avance, lui lance un coup de poing et le rate. Aussitôt Dubail, Dédé et Le Ny se précipitent. Ils le bourrent de coups de poings, mais le phénergan a certainement provoqué chez Ben Barka un effet contraire à celui désiré. Il ne sent plus les coups ; il se bat sans dire un mot. Lui qui est si petit paraît d’un seul coup doté d’une force extraordinaire. Le Ny, qui pèse 110 kilos et mesure un mètre quatre-vingt-dix, Dubail, ancien garde du corps de Jo Attia, taillé en athlète, cognent de toutes leurs forces. Dubail, lui, est pris d’une rage terrible et
عدد الصفحات ١٦٩Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 31 - N° 5, March 2006 hurle : "Mais il ne va donc jamais descendre, celui-là !" Il tend la main pour saisir un bibelot et lui donner un coup sur la tête, mais les autres l’arrêtent. Ben Barka est en sang, la figure méconnaissable. Il a la tête comme une citrouille. D’en bas on entend un bruit extraordinaire : des meubles brisés, de la vaisselle qui se casse. Petit à petit, les quatre arrivent à coincer Ben Barka sur une chaise, mais il continue à se débattre, une vraie boucherie !... Il y avait dans mon courrier une invitation à la célébration du 1000 e volume de la Série Noire. Je ne recopie pas la fin de la boucherie : l’avenir se souviendra-t-il de ce récit, ou va-t-on l’oublier ? Vrai ou faux. On va l’oublier, on va sûrement l’oublier. Et ce Figon qui a enregistré... dans un mois, tiens, on ne saura plus qui c’es t, Figon. Un mois, un an... de toutes façons... "Tu y crois, toi, - demande Philippe à Marie- Noire, - à cette histoire ?... Et il commence à lui tailler la gorge e t l a p o i t r i n e a v e c l a p o i n t e d u p o i g n a r d . . . c ’ e s t d u c i n é m a ! " . Comment s’appelait-il, celui qui tailla la gorge de Mathô, et sa poitrine ? Un drôle de nom maghrébin, ma parole, Schahabarim... J’imagine Gustave Flaubert, faisant venir les journalistes dans un petit bar, pour leur raconter la mort de Mathô et, deux jours, trois jours après, il y a partout des affichettes. Flaubert nous déclare (31): J’ai vu tuer Mathô par Shahabarim. De Virgile à Louis Aragon, la métaphore ne cesse d’être filée, pour toujours interroger la vie… et la mort. De qui garderons-nous souvenance ? La qu estion de l’altérité implique également notre travail de mémoire et notre enseignement de l’Histoire, question brûlante en France après la loi du 23 février 2005 "portant sur la reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés". En 1988, Fawzi Mellah publie El issa, la reine vagabonde. L’altérité ne serait-elle qu’une question de point de vue. Le romancier entend redonner sa pa rt orientale à la reine de
عدد الصفحات ١٧٠Dr Geneviève Chovrelat - 32 - Revue Annales du patrimoine Carthage, retrouver son nom de Ty r. Malgré sa volonté de se démarquer du texte virgilien, il garde en sa mémoire le chant IV de l’Enéide. Et son Elissa qu’il ne voudrait pas Didon et qui s’avance vers la mort rappelle celle de Virgile, vingt siècles plus tard. Je suis déjà la mort en marche. Un bas-relief anonyme. Un c e r c l e s a n s c o m m e n c e m e n t . N i f i n . J e s u i s l a m a r c h e e t l e marcheur. Le rêve et le rêveur. L’amante et l’amour. L’œuvre et l’artiste. La rupture et la conti nuité. La cité et l’errance. Le royaume et le déclin des rois. Je suis une noce paradoxale. J’émane de mon corps. Il s’innoce nte de moi. Il vit sans moi ; dans un instant je mourrai en dehors de lui. Je deviens un reflet. Mais je ne tue pas l’amour en mo i , j e l ’ e m p o r t e . E t c e f e u n e consumera pas Elissa ; il brûlera une histoire afin que puisse naître un mythe (32). Plus près de nous, en 1997, Auguste fulminant fait écho au chant IV de l’Enéide. Alain Nadaud joue aussi du "mentir-vrai", puisqu’il fait venir Virgile à Cart hage et interroge la volonté du poète qui exprima le vœu que l’ on détruisît son épopée. Le roman rejoue le drame de la séparation dans la Tunis d’aujourd’hui. René Teucère, promis à une carrière internationale, décolle de Tunis-Carthage pour gagner Rome tandis que la malheureuse Anna Sidonis, en voyant l’avion s’envoler, percute un camion sur la GP9, voie rapide qui longe l’aéroport. Si le personnage féminin manque de force, Anna Sidonis se caractérise essentiellement par sa très grande beauté, c’est qu’à travers sa relecture de l’Enéide dans un roman palimpseste, Nadaud s’intéresse surtout à Virgile et aux rapports difficiles du pouvoir politique et de la création littéraire. Non s a n s h u m o u r , i l f a i t d i r e a u r é d a c t e u r e n c h e f d u j o u r n a l i s t e protagoniste de l’histoire : "Enfin, moi, vous savez, ces histoires de poètes romains, je ne crois pas que cela passionnera mes lecteurs !" (33). En revanche, bien sûr, c’est ce qui a passionné Nadaud, cette mise en interrogation du réel par le truchement de la fiction, et c’est bien ce qui nous intéresse aussi, car la
عدد الصفحات ١٧١Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 33 - N° 5, March 2006 littérature n’a rien de futile dans l’apprentissage d’une langue morte. Elle est la démarche indivi duelle vers l’Autre, la relation personnelle dans un jeu métaphorique qui laisse s’exprimer la sensibilité de chacun comme le mo ntre Carthage, "ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre". Le paradigme Carthage révèle qu’une langue morte vit encore à travers ses œuvres littéraires et que son enseignement se situe dans la réflexion mais aussi dans cette émotion des résonances qui vibrent et font vibrer notre imaginaire. Louis Aragon, donne à comprendre dans Blanche ou l’oubli "ce geste d’écriture au miroir de lui-même" (34) que l’écriture d’une histoire ne saurait se réduire à l’histoire d’une écriture. Le jeu n’est pas gratuit, car "à combler l’insondable gouffre, il y va de la vie des hommes" (35). La langue latine, si elle n’est plus parlée, nous parle encore au quotidien par les mots porteurs qu’elle nous a laissés et ses œuvres qui ont traversé les siècles et ont nourri l’imaginaire de nos prédécesseurs et le nôtre. La déclinaison métaphorique de Carthage au fil du temps le prouve : la langue la tine est bel et bien vivace et son enseignement s’inscrit dans une tradition humaniste qui nous a donné le concept d’altérité et qui peut aujourd’hui encore nous amener à nous interroger sur nos représentations de l’Autre. Le fait même qu’il y ait deux mots en latin pour désigner l’autre, "alter" et "alius", nous conduit à nous questionner sur notre rapport à l’ Autre. Contrairement à alius, "autre" par rapport à plusieurs, alter, étymon d’altérité, systématiquement utilisé en parlant de deux, implique que l’un ne va pas sans l’autre et introduit une dialectique identité / altérité. "Soi-même comme un autre" affirme le philosophe Paul Ricœur, à qui je laisserai le mot de conclusion : Soi-même comme un autre suggère d’entrée de jeu que l’ipséité du soi-même implique l’altérité à un degré si intime que l’une ne se laisse pas penser sans l’autre, que l’une passe plutôt dans l’autre, comme on dirait en langage hégélien. Au "comme", nous voudrions attacher la signification forte, non pas seulement
عدد الصفحات ١٧٢Dr Geneviève Chovrelat - 34 - Revue Annales du patrimoine d’une comparaison, soi-même se mblable à un autre, mais bien une implication : soi-même en tant que... autre(36). Notes : 1 - Roland Barthes : Mythologies, Seuil, Paris 1957, p. 44. 2 - Serge Lancel : Hannibal, Fayard, Paris 1995, p. 47. 3 - Ibid., p. 49. 4 - Ibid., p. 360. 5 - L’expression est de Jacques Gaillard. Voir son livre, Rome, le temps, les choses, Babel 1997. 6 - Kateb Yacine : Nedjma, Seuil, 1956, p. 222. 7 - "Sequens hiems saluberrimis consiliis absumpta (L’hiver suivant fut employé tout entier aux mesures les plus salutaires)". (Traduction de E. de Saint-Denis). Tacite : Vie d’Agricola, Les Belles Lettres, 1962, p. 18, ch. XXI. 8 - Ibid. 9 - Ibid., "His atque talibus in vicem instincti, Boudicca generis regii femina duce (neque enim sexum in imperiis discernunt) sumpsere universi bellum", "Par ces propos et d’autres semblables ils s’excitèrent mutuellement ; sous la conduite de Boudicca, femme de rang ro yal, (car, pour le commandement, ils ne font pas de différence entre les sexe s), ils prirent tous les armes", p. 13, ch. XVI. 10 - Ibid., p. 15, ch. XVIII. "La tribu fut massacrée presque tout entière". 11 - Ibid., p. 24, ch. XXX. "J’ai grand espoir qu’en ce jour votre union inaugurera l’indépendance pour la Bretagne entière". 12 - Ibid. 13 - Jean-Jacques Rousseau : Essai sur l’origine des langues, Ducros, Bordeaux 1970, pp. 87-89. 14 - Jacques Gaillard : op. cit., p. 34. 15 - Voir p. 9, le rapport de Jacques Alain Benisti remis au Ministre de l’Intérieur en octobre 2004. 16 - Jacques Gaillard : op. cit., pp. 32 et 56. 17 - Claude Nicolet : Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, Gallimard, Paris 1989, p. 34. 18 - Roman Jakobson : Essais de lingui stique générale, Editions de Minuit, Paris 1963, p. 238. 19 - Virgile la composa de 29 avant J. C. à l’an 19 où il mourut. 20 - Virgile : Enéide, T.1 et 2, Les Belles-Lettres, Paris 1970, vers 13-15, I, p. 7. 21 - Troie fut détruite vers 1200 avant J .C. et Carthage fondée vers 814. 22 - Alain Nadaud : "Ce que nous recher chons dans l’Antiquité", in Enseigner
عدد الصفحات ١٧٣Apprendre le latin ou l'expérience de l'altérité radicale - 35 - N° 5, March 2006 l’Antiquité aujourd’hui, CRDP de Bretagne, mars 1997, p. 6. 23 - Ibid. 24 - Gustave Flaubert : Salammbô, Bib. de la Pléiade, Paris 1989, p. 709. 25 - Lancel : op. cit., p. 24. 26 - Kateb Yacine : op. cit., p. 182. 27 - Louis Aragon : Blanche ou l’oubli, Gallimard, Paris 1967, p. 175. Cette phrase a été écrite par Flaubert à Georges Feydeau à propos de Salammbô. 28 - Gaiffier lui aussi constate que le la tin n’est plus de mise dans la culture contemporaine "Il y a eu jadis des jeunes ge ns qui citaient Virgile au lit. Fini", Ibid., p. 89. 29 - Est-ce qu’on va le retrouver, ce Ben Barka ? Enlevé le 29 octobre devant le Drugstore de Saint-Germain-des-Prés. 30 - Ibid., p. 222. 31 - Ibid., p. 248-249. 32 - Fawzi Mellah : Elissa, la reine vagabonde, Seuil, Paris 1988, p. 191. 33 - Alain Nadaud : Auguste fulminant, Grasset, Paris 1997, p. 16. 34 - Jean Peytard : "Aragon, la lingui stique et le roman", in Recherches croisées, N° 2, Les Belles-Lettres, Paris 1989, p. 200. 35 - Ibid., p. 228. 36 - Paul Ricœur : Soi-même comme un autre, Seuil, collection "L’ordre philosophique", Paris 1990, p. 14. Références : 1 - Aragon, Louis : Blanche ou l’oubli, Gallimard, Paris 1967. 2 - Barthes, Roland : Mythologies, Seuil, Paris 1957. 3 - Flaubert, Gustave : Salammbô, Bibliothèque de la Pléiade, Paris 1989. 4 - Gaillard, Jacques : Rome, le temps, les choses, Babel 1997. 5 - Jakobson, Roman : Essais de lingui stique générale, Editions de Minuit, Paris 1963. 6 - Lancel, Serge : Hannibal, Fayard, Paris 1995. 7 - Mellah, Fawzi : Elissa, la reine vagabonde, Seuil, Paris 1988. 8 - Nadaud, Alain : "Ce que nous recher chons dans l’Antiquité", in Enseigner l’Antiquité aujourd’hui, CRDP de Bretagne, mars 1997. 9 - Nadaud, Alain : Auguste fulminant, Grasset, Paris 1997. 1 0 - N i c o l e t , C l a u d e : L e m é t i e r d e citoyen dans la Rome républicaine, Gallimard, Paris 1989. 11 - Peytard, Jean : Aragon, la lingui stique et le roman, in Recherches croisées, N° 2, Les Belles-Lettres, Paris 1989. 12 - Ricœur, Paul : Soi-même comme un autre, Seuil, collection L’ordre philosophique, Paris 1990.
عدد الصفحات ١٧٤Dr Geneviève Chovrelat - 36 - Revue Annales du patrimoine 13 - Rousseau, Jean-Jacques : Essai sur l’origine des langues, Ducros, Bordeaux 1970. 14 - Tacite : Vie d’Agricola, Les Belles Lettres, 1962. 15 - Virgile : Enéide, T.1 et 2, Les Belles-Lettres, Paris 1970. 16 - Yacine, Kateb : Nedjma, Seuil, 1956. o
عدد الصفحات ١٧٥Revue Annales du patrimoine, N° 5, 2006, pp. 37 - 47 ISSN 1112-5020 Publié le : 1/3/2006 marcela.ciortea@gmail.com © Université de Mostaganem, Algérie 2006 Préoccupations d’études orientales dans l’œuvre de Démètre Cantemir Dr Marcela Ciortea Université d’Alba Iulia, Roumanie Résumé : Ecrivain de formation encyclopédique, membre de l'Académie de Berlin à la proposition du philosophe allemand Leibnitz, Démètre Cantemir a eu dès le début de sa carrière la conscience de la stratification et du développement des langues à travers le temp s. Prince de la Moldavie, fils du prince régnant, Démètre Cantemir (1673-1723) a été dé tenu par les Turcs, comme otage pour la fidélité de son père. Habitant à Constantinople entre 1688 et 1691, le jeune Cantemir a étudié à l'Académie de la Patr iarchie où il a appris, outre le latin, le grecque et le slavon qu'il avait déjà appris chez lui, le turc, le persan et l'arabe. Mots-clés : orientalisme, Cantemir, ottoman, langues, histoire. o Concerns of Oriental studies in the work of Démètre Cantemir Dr Marcela Ciortea University of Alba Iulia, Romania Abstract: Writer of encyclopedic training, member of the Berlin Academy at the suggestion of the German philosopher Leibnitz, Démètre Cantemir had from the start of his career the awareness of the stratification and development of languages over time. Prince of Moldavia, son of the reigning prince, Demeter Cantemir (1673-1723) was held by the Tu rks as a hostage for the loyalty of his father. Living in Constantinople betw een 1688 and 1691, the young Cantemir studied at the Academy of the Patriarchy where he learned, in addition to Latin, Greek and Slavonic which he had already learned at home, Turkish, Persian and Arab. Keywords: Orientalism, Cantemir, Ottoman, languages, history. o P r i n c e d e l a M o l d a v i e , f i l s d u p r i n c e r é g n a n t , D é m è t r e
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