Revue Annales du patrimoine, N° 4, 2005, pp. 51 - 58 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2005 coreis@coreis.it © Université de Mostaganem, Algérie 2005 René Guénon et le renouvellement de la spiritualité islamique Ahmad Abd al Qouddous Panetta Comunità religiosa islámica, Milan, Italie Résumé : Au t eu r de l iv res i mport an t s, co mme O rien t et Occ i den t et La crise d u monde moderne, René Guénon a infl uencé par son œuvre de nombreuses personnes, dans le monde entier, qui on t essayé de réorienter leur existence selon des valeurs spirituelles et un dynamisme intellectuel retrouvé. Ses méditations sur la crise de l'homme moderne, la mentalité profane, scientifique, psychologique, anthropologique, épistémologique, ont à tort placé Guénon parmi les intellectuels "tra ditionalistes", à côté d'autres auteurs conservateurs qui font souvent l'objet d'une discrimination factieuse de la part du "monde bien-pensant de la culture occidentale". Mots-clés : spiritualité, Guénon, mysticisme, Islam, Occident. o René Guénon and the renewal of Islamic spirituality Ahmad Abd al Qouddous Panetta Islamic religious community, Milan, Italy Abstract: Author of important books, such as Orient and Occident and The Crisis of the Modern World, René Guénon has influenced by his work many people around the world who have tried to reorient their lives according to spiritual values and a newfound intellectual dynami sm. His meditations on the crisis of modern man, the secular, scientific , psychological, anthropological, epistemological mentality, have wrongly placed Guénon among the "traditionalist" intellectuals, alongside other conservative authors who are often the subject of factious discrimination on the part of the "righteous world of Western culture". Keywords: spirituality, Guénon, mysticism, Islam, Occident. o En 1951, mourait au Caire René Guénon, écrivain français qui avait adhéré à la religion musulmane, et qui avait trouvé en
عدد الصفحات ١٧٧Ahmad Abd al Qouddous Panetta - 52 - Revue Annales du patrimoine Egypte l’endroit où vivre les vingt dernières années de sa vie et où il découvrit et suivit les enseignements de plusieurs maîtres musulmans. Auteur de livres importants, comme "Orient et Occident" et "La crise du monde moderne" , Guénon a influencé par son œuvre de nombreuses personnes, dans le monde entier, qui ont essayé de réorienter leur existence selon des valeurs spirituelles et un dynamisme intellectuel retrouvé. D’après ses paroles : "Restaurez une perspective métaphysique et les conséquences seront incalculables". La crise de la société contemporaine semble résider justement dans la perte de cette dimension spirituelle, dans la contamination de l’intellectualité pure au profit d’une rationalisation exaspérée et peu intelligente, dans l’abandon des certitudes de la doctrine sacrée en faveur de pseudo-cultures qui alimentent les insécurités de l’âme passionnelle, dans la sensibilité perdue par l’homme moderne du bon goût et de la qualité de la contemplation en vertu d’une hyperactivité obsessionnelle qui produit la misère et "le règne de la quantité", dans l’oubli de la nature de la création et de la finalité de l’existence qui provoque la barbarie entre les peuples et l’ignorance entre les individus. Ses méditations sur la crise de l’homme moderne, la mentalité profane, scientifique, psychologique, anthropologique, épistémologique, ont à tort placé Guénon parmi les intellectuels "traditionalistes", à côté d’autres auteurs conservateurs qui font souvent l’objet d’une discrimination factieuse de la part du "monde bien pensant de la culture occidentale", pour le seul fait qu’elles expriment des réflexions différentes de la tendance du marché et de la mode du moment. Dans le cas de Guénon, ce rapprochement a eu au moins deux conséquences négatives. La première fut sans aucun doute celle de le "cataloguer" dans les méandres des "amateurs de la tradition et des sciences ésot ériques", en méconnaissant la portée du renouveau intellectuel de son œuvre qui va bien au-
عدد الصفحات ١٧٨René Guénon et le renouvellement de la spiritualité islamique - 53 - N° 4, Septembre 2005 delà de ces cercles littéraires et occultistes restreints. Paradoxalement, ce sont justement ces cercles pseudo-littéraires qui revendiquent la défense de l’œuvre de Guénon en utilisant les armes ridicules et artificieuses d’un "langage guénonien" ou d’un "culte ésotérique de sa fonction" pour légitimer leur incapacité à s’occuper des respon sabilités spirituelles incombant à chaque homme, et pouvoir ainsi justifier leur détachement des "choses de ce monde" et leur attachement morbide à l’imagination individuelle au sujet de l’au-delà. La deuxième conséquence est que l’on assiste à une réévaluation et à une instrumentalisation dangereuses de l’œuvre de Guénon comme inspirateur d’une réaction "traditionaliste" ou "spiritualiste" face au monde mode rne. Il s’agit en réalité de véritables tentatives de manipulation de la doctrine universelle pour légitimer certains courants de pensée ou de pouvoir qui ne sont intéressés que par le contrô l e d e c e m o n d e , e t q u i n ’ o n t aucune sensibilité pour le sacré. D’un côté, nous avons les prisonniers de l’imagination de l’autre monde qui deviennent souvent les théoriciens du détachement de ce monde et, de l’autre côté, nous avons les militants des illusions de ce monde qui créent une confusion sur la réalité de l’autre monde. Prisonniers et théoriciens, imaginations, illusions et conf usions. Ce sont toutes les expressions d’un éloignement d’une authentique perspective traditionnelle et spirituelle. Mais nous devons surtout reconnaître qu’il y a, chez certains de ces mauvais lecteurs, une incapacité chronique à distinguer et à réunir, sans les confondre, ce monde avec l’autre monde, et par conséquent à comprendre et à appliquer dans leur vie les enseignements du shaykh Abd al-Wahid Yahya René Guénon. Ce n’est pas par hasard si c’est ju stement de cette manière qu’il était appelé, au Caire, par le digne recteur de l’Institution Religieuse d’al-Azhar, le shaykh Abd al-Halim Mahmud, qui connaissait et appréciait Guénon en tant que savant musulman
عدد الصفحات ١٧٩Ahmad Abd al Qouddous Panetta - 54 - Revue Annales du patrimoine occidental. Parmi les mérites reconnus à Guénon par le recteur d’al-Azhar, il y avait sans aucun doute son extraordinaire préparation vis-à-vis de la doctrine sacrée et des correspondances de celle-ci à l’intérieur des différentes traditions religieuses, ainsi qu’une rare capacité à transmettre cette connaissance, sans la vulg ariser, dans un langage encore accessible à l’Occident moderne. Il s’agissait alors de réussir non seulement à décrire un cadre traditionnel dans un monde qui oubliait de plus en plus son origine céleste, mais aussi de stimuler chez les lecteurs la conscience de pouvoir surpasser la crise de l’homme moderne et de pouvoir retrouver l’ordre et la dignité perdus. Un tel devoir n’incombe pas à de simples écrivains, mais il devient la fonction maïeutique naturelle de ceux qui, tout en continuant à lire et à écrire, ont retrouvé le goût du témoignage spirituel. Dans cette perspective, la présence d’une communauté de musulmans occidentaux qui sachen t suivre l’exemple intellectuel islamique du shaykh Abd al-Wahid Yahya Guénon représente une possibilité particulièrement intéressante pour l’avenir de la communauté islamique et de la civi lisation occidentale. En effet, la réorientation traditionnelle opérée par les membres de cette communauté, unie à la conscience des caractéristiques historiques, scientifiques et culturelles qui ont déterminé le progrès et le développement du système de vie occidental permettrait à ces musulmans de représenter un exemple d’universalité islamique intégrée dans la société contemporaine. Il serait souhaitable que ces musulmans occidentaux puissent donner plus de visibilité et un plus large écho à une perspective intellectuelle qui sache renouveler la contribution des réflexions des savants islamiques quant à l’histoire du monde et à la science, sans tomber dans les oppositions horizontales ou dans les confusions entre sacré et profane, entre réalité spirituelle et matérielle. Un exemple intéressant, en Europe justement, est
عدد الصفحات ١٨٠René Guénon et le renouvellement de la spiritualité islamique - 55 - N° 4, Septembre 2005 représenté par une branche auto nome de la "Tarîqa Ahmadiyya Idrîsiyya Shâdhiliyya" , conduite par le Shaykh Yahya ibn Abd al- Wahid Pallavicini, "Tarîqa" qui se réunit principalement à Milan, dans les locaux de la mosquée "al-Wâhid", et dont les membres participent également à des activités institutionnelles et culturelles sous la dénomination de CO.RE.IS. (Communauté Religieuse Islamique) en Italie et de I.H.E.I. (Institut des Hautes Etudes Islamiques) en France. Cette Tarîqa tire son inspiration de l’un des grands rénovateurs spirituels du XIX e siècle, le Shaykh Ahmad Ibn Idris (radiya-Llâhu ânhu), qu i est né au Maroc en 1750 et est entré dans le "Tasawwuf" par une branche particulière de la Tarîqa Shadhiliyya à laquelle était di rectement rattachée l’inspiration du "Khidr" (le "Verdoyant", symbole de la Tradition immuable, "dîn al-qayyima" ou "ad-dîn al-qayyim" dans le Coran), personnage auquel fit rapidement allusion René Guénon (rattaché lui aussi à la Shadhiliyya), qui déclara ne pas vouloir s’y arrêter "parce que la chose le concerne de trop près". En tant que représentants de la Tarîqa Ahmadiyya Idrisiyya Shadhiliyya, nous ne voulons en aucune manière nous proposer comme les successeurs ou les disciples exclusifs de René Guénon ; certainement pas parce que nous pensons, comme d’autres l’ont fait, devoir a pporter quelque réserve à son enseignement, mais parce que cela serait contraire à l’esprit même de cet enseignement qui a toujours placé au centre la Vérité et la Tradition. Nous tenons cependant à affirmer que les efforts accomplis depuis des années pour réaliser la Vérité métaphysique et en témoigner, pour sauvegarder le dé pôt de la Tradition qui nous a été confié, pour dialoguer avec les institutions religieuses, politiques et gouvernementales et , enfin, pour édifier un lieu de culte, ces efforts, disons-nous, sont des applications, dans des modalités et à des niveaux différents, des principes métaphysiques, et représentent une des principales modalités
عدد الصفحات ١٨١Ahmad Abd al Qouddous Panetta - 56 - Revue Annales du patrimoine opératives dans lesquels l’enseignement du Maître doit être "rendu réel". Il s’agit en effet de constituer les moyens nécessaires pour que, dans cette fin des temps, il puisse y avoir un nécessaire point d’appui traditionnel, compatible avec les conditions cycliques, mais cependant central et actif par rapport à elles. Il s’agit sans nul doute de moyens contingents, mais qu’il était nécessaire de commencer à constituer, sans aucune prétention d’exclusivisme, mais sans non plus qu’on pût les mettre en discussion sur la base de formalismes pseudo- guénoniens vides de sens, qui ne procèdent pas d’une science certaine mais des illusions typiques de ceux qui observent les c h o s e s d e t r o p l o i n e t d e l ’ e xtérieur, sans vouloir en aucune façon les vérifier, faute d’une sincère disponibilité au changement. En d’autres termes, il ne suffit certes pas de se référer à l’œuvre de Guénon pour se libérer des limitations de la mentalité profane, caractérisée précisément par cette incapacité de pénétrer au-delà du voile des apparences et par l’irrésistible désir de se faire sur toute chose une opinion personnelle. Les réalités auxquelles ont donné naissance la bénédiction et l’inspiration provenant de la Tarîqa Ahmadiyya Idrisiyya Shadhiliyya opèrent naturellement dans des contextes différents, mais elles se rattachent aux mêmes principes, et permettent aux membres de la Tarîqa d’articuler leur connaissance du monde et de Dieu dans toutes les dimensions, ce qui, sans ces moyens, aurait été pour beaucoup réellement impossible. Certes, maints écrivains ont in sisté sur la distinction entre l’enseignement traditionnel et une idéologie humaine ; pourtant, cette distinction n’apparaît évidente que lorsque la Tradition peut s’exprimer pleinement sous une forme communautaire, rituelle et symbolique, et aussi en s’appuyant sur les lieux de culte nécessaires. Seuls ces moyens contingents permettent une transmission réellement synthétique de l’esprit traditionnel, capable d’éviter
عدد الصفحات ١٨٢René Guénon et le renouvellement de la spiritualité islamique - 57 - N° 4, Septembre 2005 d’emblée, plus que n’importe quel "traité", certains écueils typiques de la mentalité moderne. Sans la présence de fonctions traditionnelles dont il faut se revêtir à toutes fins et à tous les moments de l’existence, seuls quelques hommes exceptionnellement doués seraient en mesure de retrouver la concentration spirituelle nécessaire pour obtenir la réalisation métaphysique, alors que les autres finiraient inévitablement par faire prévaloir en eux-mêmes le s influences du monde profane qui occupent la majeure partie de leur temps. Comme le disait le Shaykh ad-Darqawi (radiya-Llâ hu ânhu), il faut éviter de fréquenter les profanes, car ils sont porteurs d’un poison mortel ; on ne peut cependant, pour ce faire, s’enfermer dans une tour d’ivoire. Ce qu’il faut, c’est créer les conditions pour que, tout en vivant et en agissant dans ce monde, il soit possible de bénéficier, d’une façon significative, de la fréquentation d’un contexte traditionnel. Le Shaykh ad-Darqawi - qui pourtant vivait à une époque et dans des lieux qui pourraient nous paraître idéaux aujourd’hui - disait à quelqu’un qui se plaignait de ne pas trouver des hommes avec qui partager ses aspirations spirituelles : "Eh bien, engendre-les toi-même !" Les moyens auxquels le Shaykh Abd al-Wahid Yahya Guénon a toujours fait allusion, sans voul oir trop les expliciter pour des raisons diverses et compréhensibles, sont peut-être apparemment moins éclatants que ne voudraient l’imaginer nombre de ses lecteurs. Ce qui est vraiment éclatant, en réalité, ce sont les possibilités cognitives qui se développent, une fois que ces moyens ont été constitués, et qu i permettent aux bénédictions d’opérer et de créer des occasions de connaissance qui dépassent toute initiative et imagination individuelles. On ne voit alors plus de "vides" au sein de la Création de Dieu, car, en fait, ces vides correspondent seulement à un "point de vue", le point de vue profane. Cette pratique intègre et sincère de la religion constitue le
عدد الصفحات ١٨٣Ahmad Abd al Qouddous Panetta - 58 - Revue Annales du patrimoine point de départ pour s’orienter vers une éventuelle vocation contemplative, dont tous les croyants peuvent tirer le bénéfice à travers une vision naturelle de l’intégrité de la Tradition qui les libère de toute recherche individualiste obsessionnelle de l’ésotérisme, en leur faisant découvrir, si besoin est, le sens nécessaire du sacrifice que cela comporte. En effet, certaines exagérations, engendrées par des passions étrangères à la vraie vocation religieuse, ont toujours été tout à fait inconnues dans toutes les civilisations traditionn elles, où chacun s’abreuve à la source dans la mesure de sa vraie soif de connaissance. Notes : 1 - René Guénon : Orient et Occident. 2 - René Guénon : La crise du monde moderne. Références : 1 - Guénon, René : Orient et Occident, Editions Vega, Paris 1983. 2 - Guénon, René : La crise du monde moderne, 1927. 3 - Guénon, René : Le Symbolisme de la Croix, Paris 1931. o
عدد الصفحات ١٨٤Revue Annales du patrimoine, N° 4, 2005, pp. 59 - 68 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2005 coreis@coreis.it © Université de Mostaganem, Algérie 2005 L’héritage spirituel d’Ibn Arabi Abd as Sabour Turrini Comunità religiosa islámica, Milan, Italie Résumé : Shaykh Muhieddin Ibn Arabi reçut une éducation religieuse tant par ses oncles, qui embrassèrent la voie initiatique que par les maîtres spirituels qui lui autorisèrent et le dirigèrent ainsi dans cette retraite spirituelle, "khalwa", qui lui permit le dévoilement de la connaissance divine. Le comportement spirituel acquis par Ibn Arabi, à traver s les enseignements des maîtres, peut être synthétisé dans la présence spirit uelle scrupuleuse, dans la sollicitude, dans l’abandon confiant en Dieu et da ns la pleine conscience que Dieu se révèle à tout instant. Mots-clés : spiritualité, Ibn Arabi, Islam, mysticisme, amour divin. o The spiritual heritage of Ibn Arabi Abd as Sabour Turrini Islamic religious community, Milan, Italy Abstract: Shaykh Muhieddin Ibn Arab i received a religious education as much by his uncles, who embraced the initiatory way as by the spiritual masters who authorized him and thus directed him in this spiritual retreat, "khalwa", which allowed him the unveiling of the divine knowledge. The spiritual behavior acquired by Ibn Arabi, through the teachings of the masters, can be synthesized in scrupulous spiritual presen ce, in caring, in trusting surrender in God and in the full awareness that God is revealing himself at all times. Keywords: spirituality, Ibn Arabi, Islam, mysticism, divine love. o L’une des caractéristiques essentielles de la sainteté et de la connaissance des maîtres spirituels, dont Muhiddin Ibn Arabi (radiya-Llahu ânhu) fait partie, est celle de se référer au dépôt de la science sacrée du Coran et de la sunna prophétique, en sachant réaliser constamment le souvenir de la Présence divine, et en unifiant tous les plans de l’existence dans un "habitus"
عدد الصفحات ١٨٥Abd as Sabour Turrini - 60 - Revue Annales du patrimoine d’intégrité et de présence spirituelle dirigés vers la connaissance de Dieu. Ce processus de réal isation cognitive trouve ses fondements dans une force d’élévation spirituelle que le croyant accomplit sur lui-même pour réu ssir à abandonner la perspective individuelle qui le caractérise ontologiquement, en assumant l’universalité de la forme divine avec laquelle Dieu l’a façonnée et dont le Prophète Muhammad (salla Allahu âlayhi wa sallam) est le modèle par excellence. "Mourez avant de mourir" avait l’habitude de dire le Prophète, pour atteindre, dès cette vie, la connaissance de la véritable réalité métaphysique et de la signification des voiles de ce monde, et réaliser ainsi l’unité absolue des plans transcendants et immanents comme une même réalité de la Face divine. Ce parcours de connaissance n’est pas le résultat d’un effort personnel, mais une conquête spirituelle à laquelle on peut parvenir grâce au moyen d’une influence spirituelle, d’une maîtrise et d’une méthode initiatique. Grâce à cet ordre et à cette hiérarchie de transmission des influences spirituelles, inhérentes à la "silsila" qui du Prophète Muhammad arrive aux shuyukh, aux disciples et aux croyants, par la grâce de Dieu, peut se prod uire une ouverture du cœur qui accorde l’illumination de l’intellect et la réalisation spirituelle, même par le moyen, comme ce fut le cas du Shaykh al-Akbar et d’autres saints et savants, d’une communication directe avec les prophètes, avec le Khidr (âlayhi-s-salam) ou avec ceux que Dieu assigne à cette fonction. Le rapport entre maître et di sciple, et la présence d’une communauté spirituelle qui devient le réceptacle de la "baraka", sont fondamentaux pour la maturation de ces ouvertures spirituelles. La maîtrise connaît l’âme et l’état spirituel du disciple et peut le guider vers la réalisation effective de la connaissance de lui-même, dans l’acquisition d’une personnalité supérieure qui s’exerce à travers la servitude spirituelle.
عدد الصفحات ١٨٦L'héritage spirituel d'Ibn Arabi - 61 - N° 4, Septembre 2005 Le cas du Shaykh Muhiddin Ibn Arabi est, en ce sens, très révélateur. Celui-ci reçut une éducation religieuse tant par ses oncles, qui embrassèrent la voie initiatique que par les maîtres spirituels qui lui autorisèrent et le dirigèrent ainsi dans cette retraite spirituelle, "khalwa", qui lui permit le dévoilement de la connaissance divine. Le comportement spirituel acquis par Ibn Arabi, à travers les enseigneme nts des maîtres, peut être synthétisé dans la présence spirituelle scrupuleuse, dans la sollicitude, dans l’abandon confiant en Dieu et dans la pleine conscience que Dieu se révèle à tout instant. Le Shaykh al-Akbar nous rappo rte : "Quand je m’asseyais devant lui ou devant d’autres shaykhs, je tremblais comme une feuille au vent, ma voix s’altérait et mes membres se mettaient à trembler. Chaque fois qu’il le re marquait, il me traitait avec bienveillance et cherchait à me mettre à l’aise, ce qui ne faisait qu’accroître la crainte et la vénération qu’il m’inspirait" (1). Le Shaykh Yusuf al-Kumi, disciple du Shaykh Abu Madyan (radiya-Llahu ânhuma), initia Ibn Ar abi au "tasawwuf". Il l’instruit e t l e s u i v i t d a n s l a v o i e , p articipant directement aux mêmes pratiques spirituelles qu’il lui en seignait, et transmettant à Ibn Arabi, sur la base de ses ouvertures, "fath", la méthode spirituelle et les enseignements de Abu Madyan. Le Shaykh Abu Madyan avait l’habitude de dire : "Nous ne voulons pas de viande avariée, servez-nous de la viande fraîche !"(2). Abu Madyan se référait aux ouvertures spirituelles qui se manifestaient dans leur actualité et leur immédiateté naturelle en donnant aux croyants une connaissance directe. Selon Ibn Arabi, la métaphore de Abu Madyan se référait à la différence qui existe entre, d’un côté, la science sclérosée, entendue littéralement, à la manière des formalistes ou des érudits qui connaissent des œuvres savantes, et dont la connaissance était seulement extérieure et oublieuse de l’esprit qui l’avait produite, et, de l’autre, la connaissance vivifiante de la science sacrée.
عدد الصفحات ١٨٧Abd as Sabour Turrini - 62 - Revue Annales du patrimoine La science qui était centrée sur une connaissance analytique des œuvres du passé était considérée comme dépassée puisqu’elle était obtenue à partir de livres dont les auteurs étaient morts. Elle ne pouvait être une science "utile" si elle était utilisée comme "littérature", au lieu d’être authentiquement comprise et connue à la lumière de la présence des saints et des maîtres de leur époque. Ceci n’enlève rien à la vérité et à la validité des œuvres spirituelles des maîtres du passé, ou des authentiques docteurs de la loi. Le véritable bénéfice peut en être tiré, avant tout en utilisant directement les instrume nts spirituels présents, maîtres et communauté religieuse, en recherchant et en demandant la vérité directement auprès de Dieu, à travers une action spirituelle enseignée par la maîtrise. Plus la requête auprès de Dieu est authentique, sincère, confiante et actu elle, plus la compréhension des œuvres des maîtres du passé peut être effective, en arrivant à participer à l’intemporalité de la vérité divine. Ces ouvertures ou cette profondeur intérieure ne correspondent pas à la "pensée" ou à "l’œuvre" d’un maître en particulier, mais elles correspondent au dévoilement des réalités spirituelles que n’ont ni auteur ni temps si ce n’est Dieu même et l’influence spirituelle Muhammadienne. Une autre réflexion est celle de savoir dans quelle mesure les écrits ou les œuvres traditionnelles sur les états de l’âme, le dévoilement et la réalité intérieure authentiquement vécue et réalisée par les anciens savants, peuvent être utiles pour celui qui ne participe pas d’une même expérience de connaissance. L’absence d’une réalisation dire cte ou de rapports opératifs provoque seulement des états mentaux ou des suggestions psychiques que les maîtres du passé auraient peut-être considérés davantage comme des maladies de l’âme que comme des connaissances intellectuelles. L’exemple même de la manière dont le maître Yusuf al- Kumi instruit Ibn Arabi, par la lecture et la compréhension des
عدد الصفحات ١٨٨L'héritage spirituel d'Ibn Arabi - 63 - N° 4, Septembre 2005 écrits d’al-Qushayri, grand sava nt qui vécut entre 986 et 1074, soit plus d’un siècle avant Ibn Arabi, est très significatif. Al- Qushayri avec sa "Risala" a écrit une œuvre importante à l’intérieur du "tasawwuf". Les savants donnaient accès à leurs disciples à cette œuvre ainsi qu’à celles d’autres "shuyukh" sous leur vigilance et leur direction spirituelles. Ibn Arabi rapporte : "Tout d’abord, je dois dire qu’à cette époque, je n’avais pas encore lu la "Risala" d’al-Qushayri, ni aucun autre maître, n’étant point du tout averti que quiconque de notre Voie eut écrit quoi que ce fut, pas plus que je n’étais familiarisé avec leur terminologie. Ce jour-là, le shaykh monta sur son cheval et m’ordonna, ainsi qu’à l’un de mes compagnons, de le suivre à Almontaber, une montagne aux environs de Séville. Aussi, une fois que la porte de la ville fut ouverte, je me mis en route avec mon compagnon, qui emporta avec lui un exemplaire de la Risalah d’al-Qushayri. Nous gravîmes la montagne et, au sommet, nous trouvâmes le shaykh accompagné de son serviteur qui tenait le cheval. Nous entrâmes ensuite dans la mosquée pour accomplir la prière. Quand nous eûmes fini, il s’adossa au "mihrab", me tendit le livre et me dit : "Lis". La crainte révérencielle qu’il m’inspirait était si intense que je ne pus assembler deux mots, et le livre me tomba des mains. Il demanda alors à mon compagnon de le lire ; celui-ci prit le livre et commença la lecture d’un passa ge. Le shaykh expliqua ce qui avait été lu, jusqu’au moment de la prière de l’après-midi. Après la prière, le shaykh suggéra que nous retournions en ville. Il monta sur son cheval et se mit en route, tandis que je marchais à son côté en me tenant à l’étrier. Sur le chemin, il me parla des vertus et des miracles d’Abu Madyan" (3). Il en résulte que dans la perspective actuelle, vécue et vivifiante, la correspondance entre "lettre", "esprit", connaissance et transmission est évidente. De nos jours, nous pouvons remarquer une prolifération
عدد الصفحات ١٨٩Abd as Sabour Turrini - 64 - Revue Annales du patrimoine importante d’études sur les écrits du Shaykh al-Akbar, aussi bien le domaine de l’histoire de la philosophie occidentale, où Ibn Arabi est considéré à la mani ère d’un philosophe avec son système de pensées qui peut être étudié et interprété, que dans les milieux traditionalistes islami ques, où se sont multipliées les traductions de ses écrits et des études analytiques de ses œuvres. Ces deux perspectives se sont peut-être influencées réciproquement, avec pour conséq uence d’avoir, quoi qu’il en soit, sorti Ibn Arabi d’un authentique cadre religieux, initiatique, et intellectuel, intellectuel comme synonyme de spirituel et de réalisation de la connaissance métaphysique. Mais surtout, ces tendances académico-érudites ou traditionalistes visent à enlever Ibn Arabi de "l'humus" de la religion islamique, comme si les fruits de ses illuminations intérieures pouvaient être séparés des supports de connaissance propres à l’islam. Cette seconde limitation de l’œuvre du Shaykh al-Akbar, qui est celle du traditionalisme islamique, mérite d’être mentionnée car elle a créé, dans la réal ité islamique européenne, et désormais dans le Maghreb, l’illusion de pouvoir se considérer comme les héritiers spirituels du Shaykh al-Akbar, par le seul fait d’avoir une connaissance érudite de ses œuvres ou d’en être les traducteurs exclusifs. Cette illusion a conduit ces mêmes individus à s’imaginer être les détenteurs d’une fonction "akbarienne" ou khidrique qui existerait indépendamment du cadre religieux islamique et de la transmission effective d’une "baraka" à travers un rattachement initiatique précis. Dans la réalité traditionnelle is lamique, la source à laquelle se réfère un maître spirituel, en déclarant ouvertement sa fonction et en annonçant sa filiation et chaîne spirituelle qui le relie à tel ou tel maître, a toujours été bien claire et évidente. Autrement, si sa filiation était d’un autre ordre, il déclarerait simplement l’origine de son influence spirituelle, par exemple la figure du Khidr, une présence prophétique ou une quelque autre réalité spirituelle.
عدد الصفحات ١٩٠L'héritage spirituel d'Ibn Arabi - 65 - N° 4, Septembre 2005 Certainement, nous ne pouvons pas penser, dans ce cas, aux transmissions équivoques de "supérieurs inconnus", ou encore moins, aux improbables réalisatio ns spirituelles, qui se fondent sur l’imagination de ceux qu i pensent avoir découvert une fonction de pôle entre les pages des œuvres "akbariennes". L’idée de considérer la connaissance "akbarienne" comme condition sine qua non pour une véritable connaissance métaphysique, ou réalisation spir ituelle, est encore plus grave, comme si Ibn Arabi renvoyait à lu i-même, et non pas à Dieu, et constituait la seule porte pour pouvoir accéder aux dévoilements divins. Cette tendance littéraire, académico-érudite, prend aujourd’hui la forme d’une prét endue élite qui aurait reçu l’héritage littéraire, linguistique ou "psychique" des œuvres "akbariennes", en devenant une sorte d’inquisition intellectuelle islamique qui censure la vraie légitimité de l’ésotérisme ou de l’initiation, en ne réussissant pas à considérer une autre réalité spirituelle, intellectuelle et ésot érique à l’extérieur des cercles académico-akbariens. Cette connotation a peu de rapport avec l’esprit "akbarien" et celui de tous les saints et maîtres, passés et présents, qui n’auraient sûrement pas désiré ni envisagé, d’aucune manière, faire l’objet d’un culte personnel, littéraire ou érudit, surtout si cet exercice d’études formalistes est compris comme une méthode spirituelle pour accéder aux ouvertures spirituelles qui restent, de cette façon, seulement imaginaires et mentales. Les maîtres d’Ibn Arabi mettaien t déjà en garde contre la spéculation sur les œuvres des au tres maîtres, surtout si ce travail d’érudition l’emportait sur le véritable travail initiatique que le disciple devait accomplir sur lui-même. Aujourd’hui, que dirait le Shaykh al-Akbar lui-même face à une telle illusion consistant à utiliser ses œuvres comme substituts d’une vraie connaissance initiatique ? En effet, aujourd’hui encore, le danger d’une myopie
عدد الصفحات ١٩١Abd as Sabour Turrini - 66 - Revue Annales du patrimoine intellectuelle est toujours présent, ou mieux d’une "myopie rationaliste", qui prévaut chez ceux qui ne savent pas reconnaître que la seule possibilité d’ouvertur e intellectuelle et spirituelle peut s’obtenir grâce aux influences spirituelles. Ce danger persiste individuellement dans l’analyse mentale ou psycho- imaginative portée sur l’"idée" de la vérité, en renonçant à la "réalisation" de celle-ci et au travail fondamental contre sa propre "nafs", afin d’acquérir la Seigneurie de l’esprit qui peut seul affranchir l’individu de ses limites personnelles et le diriger vers le souvenir constant de Dieu. Aujourd’hui, nous devrions éviter que les débordements "rationnels", philosophiques ou imaginaires puissent être compris comme des conquêtes spirituelles et intellectuelles effectives. Nous devrions nous efforcer d’agir comme des croyants et comme les responsables d’un patrimoine sacré et religieux que Dieu a donné aux hommes, en contribuant, dans les temps et les lieux où Dieu nous a placés, au témoignage des valeurs et de la connaissance spirituelles. Les excès littéraires formalistes ou les performances de traductions ne peuvent se substituer à l’authentique héritage spirituel, de même que les attaches géographiques ou la fréquentatio n des tombes des saints, sans même considérer les actuels de scendants spirituels de ces maîtres, ne peuvent légitimer des fonctions qui n’ont jamais été réellement transmises. Il ne serait pas souhaitable que l’esprit occidental moderne prévale sur l’esprit traditionnel religieux encore présent en Orient. Par là, nous ne voulons pas faire une distinction qui n’existe pas sur le plan divin, puisque le Coran dit que "Dieu est le Seigneur de l’Orient et de l’Occident", mais nous voudrions plutôt envisager l’esprit traditionnel religieux comme pouvant contribuer à la reconnaissance de la réalité sacrée et religieuse dont l’homme est imprégné, surtout en ce qui concerne ses possibilités de connaissance intellectuelle et spirituelle, en considérant la terre entière comme manifestation de la création
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