المكتبة الأمبوابة البحث والمعرفة
زائر للمكتبة—
← العودة إلى المكتبةقراءة أو تحميل الكتاب

annales04af

Med Alg

صفحة ١٠ من ١٣

Le Shaykh Ahmad Ibn Idris face aux juristes Wahhabites - 19 - N° 4, Septembre 2005 saint de Fez, le Shaykh Abd al-Aziz ad-Dabbagh (que Dieu soit satisfait d’eux) qui reçut la baraka de Sayyiduna al-Khadir (sur lui la paix). Le Shaykh Ahmad Ibn Idris rencontra lui-même Al-Khadir en présence du Prophète. Le Prophète récita alors les litanies à Al-Khadir qui les enseigna, à so n tour, au Shaykh. Le Coran raconte comment Moïse (sur lui la Paix) rencontra, au confluent des deux mers, ce personnage singulier détenteur d’une Miséricorde et d’une Science venues de Dieu (3), et dont le nom évoque l’éternel verdoiement de la vie spirituelle qui s’alimente à l’eau inépuisable de la Science divine. "Ainsi, sur le plan de l’orthodoxie doctrinale comme dans le domaine opératif, la "voie Ahmadi enne", en se référant au nom ésotérique du Prophète lui-même, témoigne, non seulement de la régularité de son insertion dans la chaîne initiatique et de l’authenticité de sa pratique rituelle, mais aussi d’une influence spirituelle universelle, comme est universel l’islam lui-même" (4). Né au Maroc en 1750, le Shaykh Ahmad Ibn Idris quitta définitivement Fez en 1798, et a rriva à la ville sainte de La Mecque en 1799, après avoir ense igné dans le Maghreb et en Egypte. En 1803, les Wahhabites fi rent leur entrée à La Mecque, où ils restèrent pendant dix ans. Ces derniers prêchaient, à la suite de Muhammad Ibn Abd al-Wahhab, un retour aux sources de la religion et à la pratique des pieux anciens, d’une manière apparemment semblable à l’enseignement du Shaykh Ahmad Ibn Idris. Cependant, tandis que les Wahhabites entendaient ce retour aux sources à la seule lumière de l’entendement humain, dans un conformisme aveugle à la Loi religieuse, le Shaykh Ahmad Ibn Idris, quant à lui, le co mprenait comme imitation et réalisation du modèle prophétique, dans la perfection des aspects extérieurs et intérieurs. Les oulémas de La Mecque, jaloux et inquiets de la popularité du Shaykh Ahmad Ibn Idris, le soumirent à plusieurs reprises à des épreuves "inquisitrices" dont il sortit vainqueur à chaque fois, en raison de son érudition et de sa connaissance

عدد الصفحات ١٤٥

Abd al Wadoud Yahya Gouraud - 20 - Revue Annales du patrimoine spirituelle. Les Wahhabites furent chassés de La Mecque en 1813 par l’armée turco-égyptienne. Le Shaykh Ahmad Ibn Idris quitta les lieux saints en 1827-1828. Il voyagea pendant quatre ans et finit par s’installer à Sabya, en Asir, dans l’ancien Yémen. En 1832, il fut de nouveau défié par les oulémas wahhabites, forts influents dans la région, dans une joute oratoire qu’il remporta de nouveau. A la suite de ce débat, le Shaykh, s’adressant à ses disciples, dira à propos de ces savants : "Regardez ce qui s’est passé. Ce n’est pas ce que j’ai voulu, cependant ils l’ont mérité à cause de leur comportement. Ce sont de pauvres misérables qui s’en tiennent simplement aux aspects extérieurs de la Loi religieuse. Ils connaissent qu elques détails des sciences religieuses, et accusent d’erreur ceux qui s’opposent à eux. Si seulement ils comprenaient quan d, ne sachant pas, ils sont instruits ! Et si seulement ils acceptaient quand, étant égarés, ils sont guidés ! Mais ils ne seront pas blâmés pour leur arrogance et leur obstination, car cette attitude est dans la nature des ignorants !". A travers quelques extraits significatifs du débat (5) qui s’est tenu entre le Shaykh Ahmad Ibn Idris et l’un des représentants des Wahhabites de la région, nous souhaiterions montrer comment le témoignage et l’effort spirituel de certains maîtres et savants véritables, dépositaires et transmetteurs de la Science sacrée, ont pu garantir la fonction de revivification et de protection du patrimoine spirituel de l’islam, en tout temps et en tout lieu, pour transmettre la lumière de la Sagesse divine éternelle. Toute sa vie durant, le Shaykh Ahmad Ibn Idris puisera dans cette Science venue de Dieu. Malgré son extraordinaire érudition en matière de sciences religieuses, dont il fera preuve dans ses débats avec les oulémas, il savait qui était, en fait, son seul vrai Maître. Le Coran ordonne en effet : "Craignez Dieu, Il vous enseignera, et Dieu est Omniscie nt". Parlant des savants qui ne

عدد الصفحات ١٤٦

Le Shaykh Ahmad Ibn Idris face aux juristes Wahhabites - 21 - N° 4, Septembre 2005 possèdent qu’une connaissance extérieure et superficielle de la Loi sacrée, sans détenir les clés qui leur permettraient d’en comprendre le sens profond, le Shaykh cite ce dernier verset et le commente ainsi : "Craindre Dieu, c’est agir par ce que l’on sait. L’Envoyé de Dieu a dit : "Celui qui agit par ce qu’il sait, Dieu le fera hériter du savoir de ce qu’il ne sait pas". C’est le sens de la tradition prophétique : "La Science est acquise par l’enseignement", c’est-à-dire l’enseignement de Dieu". Dieu seul donne la science, mais c’est le Prophète qui nous montre l’exemple de la crainte qui est la juste préparation à ce don. On rapporte que celui-ci disait : "Il n’y a personne qui ne craigne Dieu plus que je Le crains". A l’exemple du Prophète Muhammad, les véritables savants sont ceux qui viennent chercher la Sagesse divine directement à sa source, auprès de Dieu, et prient en demandant à Dieu d’augmenter leur science : "Rabbi zidni îlman !" Ce sont les savants de cette science-là, portée par la piété et la conscience de la présence de Dieu en chaque lieu et chaque instant, qui sont vraiment, selon un hadith, "les héritiers des prophètes". Conscients de la valeur sacrée de l’héritage prophétique dont ils sont les dépositaires, et qui n’est autre que la Science divine, les savants par Dieu, selon la parole d’un autre héritier du Shaykh Ahmad Ibn Idris, "sont ceux qui ont réalisé l’ouverture de l’intellect (âql), la vision avec l’œil du cœur (âyn al-qalb) qui conduit à la science de la certitude (îlm al-yaqin), et qui sa vent susciter, chez ceux qui les fréquentent, le goût (dhawq) pour la connaissance de la vérité (mârifa)" (6). Le Shaykh Ahmad Ibn Idris continue : "Celui qui craint Dieu, Dieu l’enseignera. Celui ne Le craint pas, non seulement Dieu ne l’enseignera pas, mais Il l’égarera, y compris en le détournant de ce qu’il a mémorisé. Dieu placer a un voile sur sa compréhension et tu le verras alors, (semblable à l’âne qui porte des livres)"(7). Les savants obnubilés par la recherche de "preuves" littéraires dans le Coran ou dans la Sunna, font de la

عدد الصفحات ١٤٧

Abd al Wadoud Yahya Gouraud - 22 - Revue Annales du patrimoine connaissance des sciences religieuses une simple érudition, comparable à une accumulation toute quantitative de données qui se suffit à elle-même. En détournant l’attention du savant de l’essentiel, la science ainsi acquise devient stérile, et l’empêche d’accéder à la connaissance du cœur. D’ailleurs, en arabe, ne dit-on pas de celui qui a mémorisé le Coran, qu’il "le conserve sur le dos du cœur" (hafizhahu âl a zhahr al-qalb) ? Le savant véritable est celui qui saura maintenir une ouverture vers le haut, afin que Dieu remplisse son cœur de la seule Science "utile", qui peut apporter la certitude et la paix de l’âme, en sortant celle-ci de ses illusions mentales. Il est dit dans le Coran que "Dieu n’impose à aucune âme plus que sa capacité", "La yukallifu-Llahu nafsan illa wusâha". Cela dit, il faut se rappeler que "al-Wasi'" est précisément l’un des quatre-vingt-dix-neuf plus b eaux noms de Dieu et que c’est Lui seul qui détermine notre degré d’ouverture et notre capacité à accueillir Sa Science, toujours mieux et toujours davantage. L’effort des intellectuels musulmans consiste donc à toujours s’ouvrir davantage pour recevoir une science plus vaste et plus profonde, de façon à être capabl es, eux aussi, de la transmettre fidèlement. Ainsi la doctrine elle-même do it être considérée comme le support indispensable de celui qui doit s’en approcher, non pas d’une manière exclusivement technique ou littérale, mais comme une étincelle de connaissance qui aide à trouver la bonne direction en toutes choses. Les oulémas ne doivent donc pas être assimilés superficiellement à une catégorie de personnes aptes à la gestion de normes juridiques pouvant régler la vie sociale du musulman. Mais l’on devrait plutôt considérer que, si certains d’entre eux ont su se rendre particulièrement précieux et efficaces dans leur étude du droi t, il ne faut pas pour autant exclure de cette catégorie les autres hommes de connaissance qui ont su œuvrer avec la même clarté dans d’autres domaines que dans celui de la législation. Il faudrait reconnaître chez les

عدد الصفحات ١٤٨

Le Shaykh Ahmad Ibn Idris face aux juristes Wahhabites - 23 - N° 4, Septembre 2005 oulémas un caractère plus vaste, proprement lié à leur fonction de responsables de la Science sacrée, de cet "îlm" qui est de nature universelle et qui contient, de ce fait, toutes les solutions nécessaires pour décider de chaque aspect de la vie dans le plein respect des règles dictées par l’ordre naturel que Dieu a créé. En niant la possibilité même de l’inspiration divine, seule étincelle qui puisse éclairer la connaissance extérieure de la Loi religieuse, le rationalisme des littéralistes enferme ceux-ci dans une compréhension uniquement mentale de la religion, qui les empêche de voir au-delà de la le ttre de la Loi. Répondant à ses détracteurs, le Shaykh Ahmad Ibn Idris dit : "Si vous aviez eu accès à l’immense Science (al-îlm al-wasî) à laquelle d’autres que vous ont eu accès, les réalités profondes vous seraient apparues avec évidence, et vous marcheriez sur la plus claire des voies. Mais vous vous êtes limités à vous-mêmes, si bien que les chemins que vous empruntez se sont rétrécis . Vous avez réduit la religion de l’islam à ce que vous connaissez, et vous prétendez que vous serez sauvés et que les autres périront. Que Dieu nous guide et vous guide". Cette mise en garde du Shaykh montre à quel point il est dangereux de ne considérer la portée de la religion qu’à la mesure de la simple compréhension des individus. Cette tendance se trouve à l’origine même de toute déviation, puisqu’elle ne prétend plus que la concepti on religieuse s’appuie sur l’objectivité d’une connaissance directe de la réalité spirituelle, qui ne peut jamais s’opposer aux préceptes extérieurs de la religion mais qui, au contraire, les vivifie dans leur plénitude. C’est dans ce sens que "les savants sont les héritiers des prophètes" et non, comme on prétend les considérer aujourd’hui, de simples détenteurs des données traditionnelles sans aucune science. Les savants ont le devo ir, selon l’exemple prophétique, de maintenir l’équilibre entre les dimensions intérieure et extérieure de la Tradition, c’est-à-dire préserver l’héritage spirituel dans son intégrité et in tégralité, car cette perspective,

عدد الصفحات ١٤٩

Abd al Wadoud Yahya Gouraud - 24 - Revue Annales du patrimoine vécue avec la sincérité qu’on lui doit, crée naturellement une ouverture vers le haut et une réelle possibilité d’ascension spirituelle et de connaissance. C’est dans ce sens que la volonté systématique de faire de la Sunna prophétique un simple code comportemental, sans garder en elle et à travers elle une tension vers le surnaturel, prend un caractère sinistre. Outre le fait de limiter la religion à leur simple entendement, l’erreur de ces savants est de s’exprimer sur des choses qui ne relèvent pas de leur compétence, en les jugeant de manière hâtive. Le Shaykh Ahmad Ib n Idris disait à ce propos que "la plus grande crainte de Dieu consiste à s’arrêter à la limite de ce que l’on sait, et de ne pas la dépasser". Ainsi, à l’un des juristes wahhabites qui manifestait son rejet de la dimension intérieure de l’islam, le "Tassa wwuf", le Shaykh Ahmad Ibn Idris répondit simplement : "Si tu avais eu connaissance de la réalité, tu ne serais pas entré dans ce domaine, qui est trop vaste pour toi de toute façon. Tu ne fais pas partie des hommes de cette communauté spirituelle (les gens du "tassawwuf"). Les hommes de toute discipline sont en terrain sûr dans leur propre discipline". Certains courants, déjà présen ts à l’époque du Shaykh, et qui cherchent en ce moment à s’imposer au sein de la communauté islamique, tendent à occulter et à combattre systématiquement toute référence à cette dimension intérieure de la tradition, autant en ce qui concerne la doctrine que les moyens particuliers de grâce, qui sont eux aussi reliés, par une chaîne ininterrompue de transmetteurs, directement au Prophète. Mais l’intérieur et l’ex térieur ne sont autres que les deux aspects d’une même réalité, comme le sont la paume et le dos de la main, et ils réponden t à des nécessités différentes sur le plan spirituel. On rapporte que quelqu’un demanda à un grand maître spirituel ce qu’il pensait de l’enseignement ésotérique (madhhab al-batin). Il répondit : "Lequel entends-tu ? Le vrai ou le faux ? S’il s’agit de l’ésotérisme vrai, la loi extérieure (shariâ)

عدد الصفحات ١٥٠

Le Shaykh Ahmad Ibn Idris face aux juristes Wahhabites - 25 - N° 4, Septembre 2005 est son aspect extérieur et celui qu i la suit vraiment en découvre l’aspect intérieur, qui n’est autre que la connaissance de Dieu ; quant au faux ésotérisme, ses aspects extérieur et intérieur sont plus horribles et détestables l’un que l’autre. Alors restes-en loin". L a S a g e s s e d i v i n e d o n t l e S h a y k h A h m a d I b n I d r i s é t a i t dépositaire ne provenait que du Coran, Parole inépuisable de Dieu, et de la Sunna du Prophète. Sa soif de connaissance le portait à concentrer son attent ion uniquement sur Dieu, en essayant de retrouver dans chaque chose l’ouverture du cœur, l’illumination de l’intellect qui le rapprocherait de son Seigneur. Ainsi, en parlant du saint Coran, il disait : "Nous pensons qu’il est nécessaire de s’occuper du commentaire extérieur, car il n’y a aucun espoir à parvenir au sens intérieur avant de maîtriser le sens extérieur : celui qui prétend comprendre les secrets du Coran sans en maîtriser le commentaire extérieur est semblable à celui qui prétend arriver au cœur d’une maison avant d’en passer la porte. Grâce à Dieu, nous faisons partie de ceux qui maîtrisent le commentaire extérieur. Mais nous ne nions pas le fait que, au sein même des versets coraniques, se cachent des indications renvoyant à des significations subtiles qui sont dévoilées aux maîtres de la Voie, et qui s’accordent avec les sens apparents visés. Savoir cela appartient à la pureté de la foi et à la perfection de la connaissance. C’est ce que prouve la tradition prophétique suivante : "Chaque verset a un sens extérieur et un sens intérieur. Chaque lettre a une limite, et chaque limite possède un lieu d’ascension". Les versets coraniques possèdent des significations intérieures qui sont comprises pa r ceux dont Dieu a ouvert le cœur, et celui qui craint Dieu, Dieu lui enseigne ce qu’il ne sait pas". Chaque relativisation ou réduction de la Parole divine à un plan impropre comporte, d’un point de vue traditionnel, une fermeture, dans la perspective de la connaissance. Le travail et

عدد الصفحات ١٥١

Abd al Wadoud Yahya Gouraud - 26 - Revue Annales du patrimoine la fonction des savants à l’intérieur de la communauté islamique se sont toujours manifestés sous la forme d’un véritable "jihad", d’un effort spirituel, pour él iminer cette fermeture, autant intérieurement qu’extérieurement, et donc pour rétablir, à travers une ouverture (fath), une voie effective de communication avec Dieu. En s’efforçant de passer outre l’apparence des formes pour ramener chaque chose à son Principe, comme le faisait le Prophète lui-même, le Shaykh Ahmad Ibn Idris se distinguait du faux savant par une plus profonde compréhension des signes et des significations de la Révélation du Coran. Cette connaissance directe de la Réalité lui permettait de voir en toutes choses le reflet d’une réalité supérieure et d’être, en conséquence, capable de trouver, pour chaque situation susceptible de se présenter à lui, la réponse la plus apte à l’obtention d’un bienfait spirituel. C’est ainsi que le Prophète définit la science qu’il faut rechercher sans cesse, "fût- elle en Chine", la science utile qui incite à une crainte révérencielle toujours plus grande, dans la certitude qu’il n’y a de dieu que Dieu. A la fin du débat, le Shaykh Ahmad Ibn Idris rappellera à ses disciples : "L’apparition de l’ig norance et la disparition des savants font partie des signes de l’Heure". De nos jours, où les signes de la dégénérescence des temps sont toujours plus évidents, il importe de savoir retrouver cette vitalité spirituelle et cette vigilance intellectuelle qui caractérisent les prophètes, les saints et les savants véritables. L’exemple du Shaykh Ahmad Ibn Idris nous rappelle que la recherche de la connaissance de Dieu est le seul effort qui ne soit pas vain dans ce monde. Ainsi, le patrimoine spirituel transmis par les prophètes jusqu’aux savants n’appartient pas à un passé révolu, mais il peut être encore actualisé par tous ceux qu i aspirent à vivre, en chaque lieu et chaque instant, le message éternel de l’islam.

عدد الصفحات ١٥٢

Le Shaykh Ahmad Ibn Idris face aux juristes Wahhabites - 27 - N° 4, Septembre 2005 Notes : 1 - R. S. O'Fahey : The Enigmatic Saint Ahmad Ibn Idris and the Idrisi Tradition, Northwestern University Press, 1990, p. 79. 2 - Coran, XXIX, 45. 3 - Coran, XVIII, 60-82. 4 - Shaykh Abd-al-Wahid Pallavicini : L’islam intérieur, Ed. Christian de Bartillat, 1995, pp. 88-90. 5 - Hasan Ibn Ahmad Akish ad-Damadi : "Munazarat Ahmad Ibn Idris maâ fuqahaa Asir", in Bernard Radtke, John O'Kane, Knut S. Vikor, R. S. O'Fahey, The exoteric Ahmad Ibn Idris, A sufi's critique of the madhahib and the Wahhabis, Four Arabic texts with translation and commentary, Brill, 2000. 6 - Yahya Sergio Yahe Pallavicini : "La responsabilité des musulmans européens dans le monde contemporain", in Les Ca hiers de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques, n° 14, année 2002, pp. 89-90. 7 - Coran, VI, 5. Références : * - Le Coran. 1 - O'Fahey, R. S.: The Enigmatic Saint Ahmad Ibn Idris and the Idrisi Tradition, Northwestern University Press, 1990. 2 - Pallavicini, Shaykh Abd-al-Wahid : L’islam intérieur, Ed. Christian de Bartillat, 1995. 3 - Ad-Damadi, Hasan Ibn Ahmad Akis h: "Munazarat Ahmad Ibn Idris maâ fuqahaa Asir", in Bernard Radtke, John O'Kane, Knut S. Vikor, R. S. O'Fahey, The exoteric Ahmad Ibn Idris, A sufi's critique of the madhahib and the Wahhabis, Four Arabic texts with translation and commentary, Brill, 2000. 4 - Pallavicini, Yahya Se rgio Yahe : "La respon sabilité des musulmans européens dans le monde contemporain", in Les Cahiers de l’Institut des Hautes Etudes Islamiques, n° 14, année 2002. o

عدد الصفحات ١٥٣

Revue Annales du patrimoine

عدد الصفحات ١٥٤

Revue Annales du patrimoine, N° 4, 2005, pp. 29 - 42 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2005 laudep@georgetown.edu © Université de Mostaganem, Algérie 2005 L’héritage spirituel chez Massignon et Schuon présence et vérité Dr Patrick Laude Université de Georgetown, Washington, USA Résumé : Les œuvres de Louis Massignon et Frithjof Schuon sont rarement associées. Tous deux se sont situés, qu oique de manières très différentes, au point d’intersection des messages chrétien et musulman. Massignon fut un catholique profondément "musulman" en ce sens que sa vive conscience de la transcendance monothéiste fut dans une très large mesure le fruit d’un contact quasi-charnel, "présentiel" avec l’islam. Quant à Schuon, bien qu’il soit inexact et contradictoire de le définir par des catégories confessionnelles, on peut dans une certaine perspective le considérer comme un "musulman" - à vocation christique - et donc part iculièrement sensible à la dimension chrétienne d’intériorité. Mots-clés : spiritualité, Islam, Massignon, soufisme, orientalisme. o The spiritual legacy of Massignon and Schuon Presence and truth Dr Patrick Laude Georgetown University, Washington, USA Abstract: The works of Louis Massignon and Frit hjof Schuon are rarely associated. Both have situated themselves, albeit in very different ways, at the intersection of the Christian and Muslim messages. Massignon was a deeply "Muslim" Catholic in the sense that his keen awareness of monotheistic transcendence was to a very large extent the fruit of an almost carnal, "face- to-face" contact with Islam. As for Sc huon, although it is inaccurate and contradictory to define him by denominational categories, one can in a certain perspective consider him as a "Muslim" - with a Christ vocation - and therefore particularly sensitive to the Christian dimension of interiority. Keywords: spirituality, Islam, Massignon, Sufism, Orientalism. o

عدد الصفحات ١٥٥

Dr Patrick Laude - 30 - Revue Annales du patrimoine La question de l’héritage spirituel se pose de façon particulièrement pressante à notre époque puisque cette dernière se caractérise tantôt par une remise en question des concepts et pratiques religieuses hérités de la tradition, tantôt par une réappropriation, le plus souvent suspecte, de leur écorce formelle. Cette question se pose tant en islam que dans le monde chrétien, bien que ce soit, da ns ces deux mondes, sous des formes différentes, et à certains égards, opposées. La crise de l’Eglise catholique, crise théologique aussi bien que liturgique et morale, et la prolifération, ainsi que l’expansion spectaculaire, d’églises d’inspiration évangé lique d’un type nouveau et problématique, a soulevé, et cont inue de soulever, un problème de définition de l’héritage chrétien. Repose-t-il, en particulier, sur un texte biblique ouvert à tous les vents de l’herméneutique et à une pluralité de contextualis ations plus ou moins illimitées, ou se fonde-t-il au contraire sur une tradition ecclésiale solidement appuyée sur un patrimoine spirituel, théologique et liturgique assurant la "traduction" historique du cœur biblique et évangélique - un coeur par essence impénétrable aux voies de l’individu défini au plan purement rationnel et psychologique et du groupe défini au plan purement social ? - Sous quelles conditions objectives et subjectives le texte biblique est-il susceptible de porter des fruits spirituels authentiques, conditions sans lesquelles sa lecture et sa méditation ne confinent qu’à un jeu mental et social, pour ne pas dire à une dangereuse présomption psychologique et intellectuelle sur fond d’ignorance d’une tradition inte llectuelle et spirituelle d’une profondeur et d’une richesse étrangement insoupçonnées ? Quant à la tradition ecclésiale, on peut à tout le moins se poser la question de son intégrité spirit uelle eu égard aux conséquences multiples de la crise théologique et de "l'aggiornamento" liturgique des dernières décennies. Plus essentiellement, si l’on préfère s’en tenir à définir l’héritage chrétien comme une voie d’amour fondée sur la primauté de l’Esprit transcendant les

عدد الصفحات ١٥٦

L'héritage spirituel chez Massignon et Schuon présence et vérité - 31 - N° 4, Septembre 2005 formes, reste à savoir dans quelle mesure ces formes constituent une médiation et un support nécessaire, parce que vitalement sacramentel, du message chrétien. En outre, on pourra se demander si la charité qui constitue l’essence de l’intériorité chrétienne ne se trouve pas de facto travestie par un réductionnisme psychologique, mo ral et social pratiquement extensible aux valeurs humanistes ou post-humanistes du contexte contemporain. En ce qui concerne l’islam, la question de l’héritage spirituel se pose moins sous le rapport des formes et de l’orthopraxie que sur celui de la compréhension spirituelle de ces formes. Les formes rituelles islamiques ont en effet le caractère inamovible du Coran. C’est donc au niveau de ce qu’Henry Corbin désignait comme "herméneutique spirituelle" que se situe la question de l’héritage spirituel. Or cette herméneutique spirituelle, à quelque niveau qu’on veuille bien l’envisager, résulte d’un certain "être" de la "Umma", ainsi et surtout que de ses sommets et modèles humains. En d’autres termes, c’est moins au niveau de "l'islam" et de "l'iman" (le contenu formel du vouloir et du croire) comme tels que surgissent les questions qu’au niveau de "l'ihsan", ou de ce que l’on pourrait appeler "l’intériorité" islamique, ou plus simplement la "vertu" islamique. Or c’est précisément sur ce plan que l’islam s’est montré susceptible d’une profonde adultération, ou subversion, tant sous la fo rme d’une sorte de "pharisaïsme" littéraliste que sous celle - multiple - d’une appropriation idéologique. En d’autres termes, si - comme l’a proposé Frithjof Schuon (1) - l’islam peut se laisser défi nir comme la religion de la Vérité - Vérité de l’Unité divine et de la Loi -, c’est peut-être moins à ce niveau qu’à celui de la Présence - la vertu islamique, l’"être" de la "soumission" - que se présentent a priori les aspects problématiques, ou le "détournement," d’un islam "dénaturé" (2). Inversement, si le christianisme met l’accent sur la Présence, celle du Christ et du sacrement qui le "prolonge", c’est sans doute

عدد الصفحات ١٥٧

Dr Patrick Laude - 32 - Revue Annales du patrimoine moins à ce niveau, du moins initialement, qu’apparaît le "scandale" d’une religion "profanée". C’est en effet sur le plan de la "vérité" des formes théologiques et liturgiques que les errements des églises chrétiennes o ccidentales se laissent le plus visiblement percevoir (3). Un des objectifs de cette communication consistera à suggérer comment les oeuvres de Louis Massignon et de Frithjof Schuon peuvent constituer des réponses à ces questions et à ces dévoiements. Les oeuvres de Louis Massignon et Frithjof Schuon sont rarement associées. A notre connaissance, seul Jean Moncelon a récemment produit une intéressante étude des zones de convergence de leurs oeuvres et de leurs vies (4). Nous ne reviendrons pas ici sur les aspect s biographiques de l’étude de ces deux personnalités hors pair. Nous rappellerons simplement, en matière d’introduction, que tous deux se sont situés, quoique de manières très différentes, au point d’intersection des messages chrétien et musulman. Massignon fut un catholique profondément "musulman" en ce sens que sa vive conscience de la transcendance monothéiste fut dans une très large mesure le fr uit d’un contact quasi-charnel, "présentiel" avec l’islam. Quant à Schuon, bien qu’il soit inexact et contradictoire de le définir par des catégories confessionnelles, on peut dans une certaine perspective le considérer comme un "musulman" - en un sens essentiel, sinon quintessentiel - à vocation "christique" - et donc particulièrement sensible à la dimension chrétienne d’intériorité. Le mode de rayonnement de Louis Massignon tient incontestablement au mystère de la Présence : ses engagements personnels multiples dans des causes religieuses ou humanitaires, son ubiquité spirituelle et intellectuelle - ma nifestée dans sa participation à tant de colloques et de congrè s, par ses multiples visites et pèlerinages qu’il concevait comme autant de manifestations d’une incarnation de l’Esprit - en rendent témoignage. Le mot "témoignage", si central dans le vocabulaire de Massignon, est lui-

عدد الصفحات ١٥٨

L'héritage spirituel chez Massignon et Schuon présence et vérité - 33 - N° 4, Septembre 2005 même la meilleure expression de cette sur-accentuation de l’élément Présence. Il ne serait d’ailleurs pas tout à fait exagéré de dire que l’influence de Massignon tînt davantage à sa présence dans le monde qu’à ses écrits. Certes, ces derniers constituent un monument de savoir et d’intelligence, mais il n’en demeure pas moins que leur accès est des plus ardus, tant le style discontinu, elliptique et bourré de références de Massignon constitue un défi à la culture et à l’acuité mentale de son lecteur, et pose pour ainsi dire des limites formelles au rayonnement de sa pensée. D’ailleurs le mode "présentiel" de son influence se manifeste dans le fait, relevé par Vincent Monteil, que l’écrit ne peut se séparer chez Massignon de l’oral (5). Tout ce qui précède nous conduit donc à définir la perspective de Massignon comme intrinsèquement chrétienne. Au contraire, la personnalité de Schuon nous paraît comme dominée, si l’on peut dire, par sa fonction de porte-parole de la "religio perennis" et de l’ésotérisme. La vie de Schuon fut certes marquée par la Présence (6), comme toute destinée spirituelle d’exception, mais son mode de rayonnement le plus évident est indubitablement lié à l’élément Vérité, lequel se manifeste au premier chef par une oeuvre écri te d’une envergure tout à fait exceptionnelle, laquelle constitue un travail d’explicitation doctrinale et spirituelle sans précédent, du moins sous le rapport de son envergure supra-confessionnelle. Chez Massignon, on peut dire que c’est l’expérience qui est tout. Le point de départ de la conscience spirituelle est une expérience : celle de la misère humaine, de l’insuffisance intérieure ou du péché. C’est "l’horreur sacré de lui-même" qui ouvre à Massignon la voie d’un retour à Dieu (7). Cette horreur est le prélude à l’accession à l’ordre surnaturel, celui de la grâce. C’est la fameuse visite de l’Etranger, du Visiteur divin qui s’empara du jeune Massignon à la suite de sa tentative de suicide manquée : L’Etranger qui m’a visité, un soir de mai, devant le Tâq, sur le Tigre, dans la cabine de ma prison, et la corde serrée

عدد الصفحات ١٥٩

Dr Patrick Laude - 34 - Revue Annales du patrimoine après deux essais d’évasion, est en tré, toutes portes closes, Il a pris feu dans mon coeur que mon couteau avait manqué, cautérisant mon désespoir qu’Il fendait, comme la phosphorescence d’un poisson montant du fond des eaux abyssales. L’Etranger qui m’a pris tel quel, au jour de Sa colère, inerte dans Sa main comme le gecko des sables a bouleversé petit à petit, tous mes réflexes acquis, toutes mes précautions, et mon respect humain (8). Cette réalité transcendante s’impose donc avec une violence impérieuse et une instantanéité d’éclair. A ce moment précis, l’âme est dans un état de pauvreté intérieure ("la misère de pauvresse" dont parle Massignon). Elle se tient dans une pure réceptivité au Fiat , à la Volonté divine, d’une manière qui s’apparente à l’attente, ou "l'hypomonê", de Simone Weil, et que Massignon se plaît à définir dans les termes d’un consentement silencieux, celui de la femme, celui de l’âme comme femme, comme épouse de l’Esprit. S’étant ainsi donnée, l’âme n’aura dès lors de cesse de témoigner de cet Autre qui l’a prise et l’a faite Sienne. C’est ce témoignage qui n’est pas seulement "parole donnée" mais aussi parole faite chair ("déclaration d’amour avec preuves" dans les termes de Massignon), c’est-à-dire parole qui se traduit comme prière d’abord, et acte de témoignage, engagement, ensuite. Chez Massign on, la prière est avant tout une mise en présence. Dans une lettre à Mary Kahil datée du 16 février 1934, Massignon écrit ainsi : Voici comment je fais la méditation : il faut se mettre à genoux - sauf si on est fatigué - devant le Saint-Sacrement ou devant un crucifix - dégager son esprit des parents, des enfants, de la patrie, des amis, des ennemis, des vanités des biens périssables, des saints désirs de faveurs divines, de tous les obje ts créés, et de demeurer comme un miroir pur et net pour recevoir les rayons du soleil, dans nos âmes (9). Ce qui frappe donc dans cette prière méditative de

عدد الصفحات ١٦٠