Dr Mokhtar Atallah - 26 - Revue Annales du patrimoine passage du dynamique au statique et vice versa ; ensuite, il met en scène l’image pour autrui, collective dans la formation du Moi par le regard inclusif et le discours unifié, à travers la distribution narrative des différents protagonistes, d’où l’Identité collective. 5. Les ruptures idéologico-religieuses : Ces dernières font que la situatio n sociale, relatée dans le roman L’enfant de sable, se définit par la cohabitation forcée de la Modernité, avec tous les conflits qu’elle sous-tend sur un axe temporel vectoriel, et une Tradition figée se situant sur un axe temporel cyclique, où l’image de la femme est sans cesse renouvelée par souci de vraisemblance, dans la conception identitaire traditionnelle. Il y a donc reconnaissance, à l’infini, de l’image de la femme sans renoncement à son statut de femme soumise. D’où l’assertion de Fatima sur le ton de la confidence, à l’intention d’Ahmed. "Nous sommes femmes avant d’être infirmes, ou peut-être nous sommes infirmes parce que femmes...". (p. 80) En ce sens, Ahmed-Zahra n’accepte pas la soumission et n’assimile pas l’image du mâle ; d’où sa révolte et son refus du statut d’homme non convertible dans les deux sens (mâle versus femelle). Le mariage d’Ahmed avec sa cousine Fatima, à la fin de son cycle mâle, constitue un antagonisme, une sorte de dialectique homme versus femme à travers son expression corporelle androgyne. Ce qui nous mène vers l’examen des personnages-instances. 6. Les personnages instances : En effet, Jean Peytard souligne, dans cette perspective, que : "Pour éviter tout effet de "personnalisation", c’est-à-dire, tout image plus ou moins animis te et psychologisée, dont on recouvrirait les concepts, nous emploierons le terme instance qui désigne à la fois un lieu du text e ou du hors-texte socio-culturel, et une dynamique, c’est-à-dire, un entrecroisement d’actions et réactions qui travaillent ce lieu. (En ce sens), on distingue ainsi trois instances :
عدد الصفحات ٢٤١De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 27 - N° 7, Septembre 2007 - Instances situationnelles (lieu du socio-discursif et inter- discursif) où auteur et public ont leur place. - Instances ergo-textuelles (lieu d’une élaboration, d’un travail du langage) où scripteur et lecteur réalisent leur acte. - Instances textuelles (lieu où s’in scrivent des rôles perceptibles dans les traces scriptorales ou lectorales) ; les traces du narrateur, du narrataire ; les traces des acteurs personnages" (8). Quelle serait la situation des personnages/acteurs à l’égard de ces deux catégories existentielles et constantes de l’expérience humaine ? Avant de proposer une quelconque réponse à cette interrogation cruciale, il nous semble nécessaire de proposer la définition de J. Peytard du concept acteurs/personnages ; ce qui nous permettrait de maintenir, tout au long de notre raisonnement, un rapport constant entre l’analyse sémiotique littéraire et le champ de théorisation frontalier de la philosophie. "Le concept de "personnage" ou d'"acteur"... est (une) instance inscrite littéralement dans le texte. Suite ou ensemble de mo ts graphies, support souvent de divers types de discours relaté. Mais également lieu de descriptif. Tout élément textuel peut fonctionner dans le rôle d’"acteur/personnage". Précisions cependant qu’un "acteur/personnage" n’est pas seulement constitué d’un "portrait + actions + paroles", mais qu’il est également défini par les relations du portrait aux paroles et des paroles aux actions ; il est une structure découpée dans l’énoncé scriptural. Compte tenu des grandes zones "verbal, non-verbal", il est possible d’avancer que l’acteur/personnage peut être narré (ses actions) ou décrit (son décor) dans le non-verbal, il peut être parlant (paroles relatées) ou évoquant (paroles intérieures relatées) dans le verbal. Le personnage se découpe donc dans l’intersection des deux zones essentielles" (9). De prime abord, les protagonis tes de la fiction romanesque L’enfant de sable sont ancrés dans une situation contingente, donnée sans raison et sans explication, dans l’espace-temps
عدد الصفحات ٢٤٢Dr Mokhtar Atallah - 28 - Revue Annales du patrimoine intra/extra diégétique, tributaire du hic et du nunc de la création verbale du conteur. "Le verbal, no us dit J. Peytard, caractérise tout texte qui donne priorité à la simulation de la parole orale. L’écriture-théâtre, (ici l’oralité traditionnelle), dans sa forme de texte-théâtre, est constituée esse ntiellement de verbal. Le non- verbal que l’on y trouve regroupe des indications scéniques, sur le décor, les gestes, les intonations (tous éléments qui seront représentés lors de la mise en spectacle). Il est, par contre, évident que toute écriture qui réduit ou expulse autant que faire se peut le verbal s’éloigne du théâtre et tend vers l’écriture roman. Autrement dit un texte-roman allie, selon des proportions à analyser, le verbal et le non- verbal, joue sur l’alternance, la c o m b i n a i s o n , l a f u s i o n o u l a f r a c t u r e d e s d e u x e n s e m b l e s . L e s deux écritures engagent le scripteur dans un travail différent chaque fois" (10). Ce sont les caractéristiques de l'"ici" et du "maintenant" réalisées par les opérations d’embrayage/débrayage qui définissent les situations des personnages. A l’instar des instances narratives principales : Ahmed, le conteur, l’auteur, aucun autre acteur n’est doté de la propriété de l’Ubiquité. Il est certain qu’au niveau de la réalité ambiante, aucune personne ne peut transcender l’espace-temps en dépassant les conditions de son incarnation temporelle ; sauf dans la fiction romanesque que nous proposons à l’analyse. L’es pace et le temps apparaissent donc, comme deux catégories incompréhensibles que l’imagination suppose infinis conformément à un après et un plus loin. Si l’espace et le temps sont des catégories unanimes, l’attitude des acteurs/personnages, vis-à-vis de l’un et de l’autre, n’est pas uniforme. En effet, il y aurait une complète servitude à l’égard du temps et une liberté relative à l’égard de l’espace ; supposés être, pour Lagneau, deux versus indissociables, inhérents à la même instance en affirmant : "L’espace est la forme de ma puissance, le temps la forme de mon impuissance" ; et considér és par Gaston Bachelard comme
عدد الصفحات ٢٤٣De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 29 - N° 7, Septembre 2007 "des longueurs individuelles vécues dans l’intimité de la conscience". Dans ce sillage, si l’espace jouit d’une certaine réversibilité, le temps qui, en principe se présente comme irréversible, s’avère cyclique à travers les situations vécues par le personnage Ahmed. En effet, les difficultés théoriques du concept d’espace posent autant de problèmes que le concept de temps, et les illusions anthropocentriques qui s’en dé gagent, entachent la notion d’irréversibilité. En ce sens que l’irréversibilité doit être saisie comme une conception objective de l’existence des protagonistes sociaux mis en jeu dans la fictio n avec tout ce qu’elle sous-tend comme domaines scientifiques d’ interprétation ; et non comme le propre de leur vie, seulement, c’est-à-dire de leur naissance, de leur mort, de leurs regrets et de leurs espoirs. De ce fait, l’espace maghrébin représenté dans le roman L’enfant de sable permet l’échange et l’expansion des caractéristiques culturelles communes, exprimées à travers les âges. Il s’agit des rapports soci aux à savoir : les systèmes de valeurs, les modes de vie partagés par les individus qui le peuplent - de même culture ou de deux cultures : arabe et berbère, possédant des points communs -. Le concept d’espace culturel conférant à l’espace topographique traditionnel est utilisé par besoin, dans notre so uci permanent, pour différencier entre les coutumes transmises par ouï-dire - Tradition Orale dont l’absence d’écriture rend impossible toute analyse historique des pratiques non fondées sur le te xte sacré -cautionnées par des contiguïtés sémantiques aléatoires et les textes relatifs au Coran et à la Sunna qui trouvent leur expression irréversible dans l’espace maghrébin. Certaines pratiques culturelles ont subi successivement des changements négatifs dans le temps en devenant cycliques et plus précisément en s’écartant du texte coranique ; en l’imitant et en conférant aux pratiques ethnographiques un pseudo-statut officiel de concurrence avec la Religion musulmane, allant ju squ’à l’animisme puisque les
عدد الصفحات ٢٤٤Dr Mokhtar Atallah - 30 - Revue Annales du patrimoine parents du héros Ahmed, expriment la vie en figures et en puissances - esprits, ancêtres maraboutiques, génies, sorcières et faqihs - comme intermédiaires entre eux et Allah. Cette attitude correspond nettement à la position de l’ethnologue anglais Edward Bu rnett Tylor qui considère la Religion comme un aboutissement des rêves et de la mort chez les primitifs, "une croyance en des êtres spirituels" (11) dont l’homme aurait imaginé l’existence. En effet, l’Islam prêché au Maghreb a permis tous les accommodements avec les pratiques païennes qui ont permis son incursion dans la société maghrébine en ne demandant qu’un minimum de conformité pour réaliser l’actuel brassage ethnoculturel qui met en doute le caractère absolu des valeurs. L’Islam introduit au Maghreb, dès le VII e siècle, avec la conquête arabe, est bien vite de venu la religion des populations berbères du moment que la relation spatio-temporelle des deux systèmes culturels est basée sur l’adaptation allant jusqu’au syncrétisme de certains traits cult urels. Dès lors, il s’établit dans la vie de tous les jours une sorte de syncrétisme pratique puisque toutes les étapes de l’initiation interfèrent, tant bien que mal, avec les rites du dogme religieu x. En ce sens, certains rites cycliques et certaines situations collectives réitérées par la Tradition Musulmane au Maghreb do nne l’impression que le passé vit indéfiniment, bien que le personnage Ahmed s’éloigne de son enfance, évolue et se transfigure au rythme de la métamorphose corporelle. En effet, le temps emporte to ut ; et son irréversibilité tragique s’explique par les expériences vécues individuellement, qui mettent Ahmed face à deux situations divergentes : soit son avenir, devant son cycle mâle ; soit son passé, devant son cycle femelle. C’est alors que son irréversibilité temporelle s’explique par son impuissance à vivre intégralement la vie du père- géniteur ; et sa réversibilité cyclique s’exprime par son aptitude à agir sur son passé en changeant son propre destin par un retour
عدد الصفحات ٢٤٥De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 31 - N° 7, Septembre 2007 à l’image corporelle initiale. En ce sens, Leibniz souligne que l’espace et le temps sont des ordres distincts de compatibilité. Si les événements vécus par Ahmed sont simultanés, nous pouvons opter pour une compatibilité spatiale. Seulement Ahmed ne peut pas être simultanément une double perso nne en même temps dans la fiction romanesque. Il n’y est exprimé en deux états différents, que grâce à la successivité de ses deux cycles, mâle et femelle, puisque le temps qui traduit sa compatibilité spatiale - statique et dynamique - exclut la simultanéité. Si pour Leibniz "l’espace est l’ordre des coexistences possibles, comme le temps est l’ordre des successions possibles" ; ils ne sont donc pas des choses, mais de pures relations. L’acte paternel qui n’était qu’un projet dans le passé est devenu réversible une fois réalisé. Notons que dans la Tradition, l’irréversibilité temporelle considère l’acte présent/futur comme un destin, et l’acte libre dans le passé, comme une fatalité. Dans ce sillage, si le temps se co nfond, par intériorité, avec l’existence même du personnage, c’est-à-dire un destin se métamorphosant en fatalité ; Ahmed peut agir sur l’extériorité de l’espace traditionnel auquel il appartient. Ceci dit, qu’en perpétuant de manière cyclique l’image et l’ordre du père- géniteur, il devient le temps et prend possession de l’espace. Du coup, la durée temporelle de son cycle mâle se réalise tel un mystère existentiel ; et l’appropriation de l’espace traditionnel est appréhendée comme un problème objectif. De ce fait, l’espace constitue le lieu privilégié des obstacles identitaires qui s’imposent à la perception d’Ahmed ; d’où son adhésion mécanique au compartimentage décrété par la Tradition. Cette notion de co mpartimentage consiste en un déplacement-appropriation de l’espace selon les paramètres de puissance et de pouvoir qui opposent l’homme à la femme dans la conception traditionnelle maghrébine.
عدد الصفحات ٢٤٦Dr Mokhtar Atallah - 32 - Revue Annales du patrimoine 2 - La répartition spatiale : Le découpage spatial dans la fiction L’enfant de sable s’exprime dans les formes de la vie traditionnelle maghrébine et revêt le sens unique des mêmes situations cycliques qui se répètent à l’infini au point de constituer, parfois, la raison d’être du discours de la narration orale, actualisée par le verbe du conteur. Ce délire de l’appropriation spatiale est associé aux exigences de la Religion Musulmane qui prône l’enfermement et le rétrécissement de l’espace féminin. Ainsi, l’espace alentour d’Ahmed ne se définit pas en termes de distances géométriques, mais en terme de valeur vitale et d’intérêts personnels. Au niveau de l’existence vitale, la répartition de l’espace traditionnel n’a pas le même intérêt pour l’homme aussi bien que pour les femmes. Chaque micro-es pace a sa propre signification puisqu’il est figuré à l’image du groupe traditionnel. Les limites spatiales imposées par Ben Jelloun aux différentes actions, selon le compartimentage des lieux, conformément à l’option traditionnelle, sont très strictes et nullement transgressables. Tout ce qui concerne la femme se déroule dans des lieux pour femmes. Tout ce qui concerne l’homme se déroule dans des lieux pour hommes. Seul le personnage principal Ahmed, à travers son évolution physiologique, passe par tous les endroits et fréquente tous les lieux, y compris les espaces clos et interdits. L’espace traditionnel y paraît structuré, et chaque compartimentage porte une qualification distinctive et concrète. Ainsi, la halqua du conteur, considérée dans sa circularité ; ou le Marabout, saisi au centre de la procession circulaire des femmes, s’incarnent dans la topographie du lieu et organisent l’espace traditionnel, en lieux profanes et sacrés, pour chacun des protagonistes de la fiction. Le lecteur, quant à lui, est amené à participer par l’imaginaire à compléter ces descriptions en puisant dans le fond commun de la Tradition Orale Maghrébine. Notre première réaction a été la reconstitution approximative de la disposition générale du roman en espaces
عدد الصفحات ٢٤٧De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 33 - N° 7, Septembre 2007 courbes, parallèlement au temps cyclique qui domine, en partant du point-espace-pivot où évolue le conteur jusqu’aux espaces lointains décrits. "Le conteur assi s sur la natte, les jambes pliées en tailleur, sortit d’un cartable un grand cahier et le montra à l’assistance". (p. 12) "Cela fait quelques jours que nous sommes tissés par les fils en laine d’une même histoire. De moi à vous, de chacun d’entre vous à moi, partent des fils. Ils sont encore fragiles. Ils nous lient cependant comme dans un pacte". (p. 29) De toute évidence, la représentation circulaire de l’espace du conteur, met en exergue des caractères importants. De prime abord, cette disposition spatiale ne permet pas une configuration normative du roman, où l’évolution temporelle est avant tout chronologique. En effet, le discours du cont eur ne permet pas la reproduction, tout comme la description, des nombreuses indications que seules les capacités scripturaires de l’auteur seraient capables de traduire de manière vraisemblable, conformément au monde concret. Nous relevons à travers cet espace nu et clos, sans cesse renouvelé, l’intention du conteur à vouloir entretenir, dans son désir imaginaire, un rapport permanent avec ses auditeurs ; d’où son instinct de survie et du même coup la survie de son ré cit qui se prolonge, bon gré mal gré, à travers le mystère, le rêve et la fabulation. "O mes amis, je m’en vais sur ce fil. Si demain vous ne me voyez pas, sachez que l’ange aura basculé du côté du précipice et de la mort". (p. 27) "O hommes du crépuscule ! Je sens que ma pensée se cherche et divague. Séparons-nous à l’instant et ayez la patience du pèlerin !". (p. 40) Par ailleurs, c’est cette errance qui nous fait considérer son récit comme une fable, inscrite dans un cycle temporel incessant et dont la localisation minutieuse de l’espace et du temps importe peu, puisqu’il y a restitution du même schéma récitatif de la Tradition Orale, selon les mêmes paramètres spatio- temporels. "Revenez demain si toutefois le livre du secret ne vous abandonne". (p. 13)
عدد الصفحات ٢٤٨Dr Mokhtar Atallah - 34 - Revue Annales du patrimoine 3 - L’errance et le lieu de la narration : C’est à travers l’espace du roman que s’accomplissent toutes les actions narrées, considérées comme cycliques, par-delà le grotesque et le tragique de la conception traditionnelle de l’existence maghrébine à laquelle songe l’auteur. En effet, le roman s’ouvre sur une description spatiale conforme à l’état moral et physiologique du personnage Ahmed. L’information fournie sert, en dépit de son exhaustivité, à nous donner le minimum de points de repères, susceptibles de mettre en branle l’imagination du lecteur. C’est ainsi que commence l’errance du lecteur maghrébin à travers la figure déchue et méla ncolique du protagoniste central Ahmed, obsédé par l’image de la mort de son premier cycle de vie mâle, afin de rompre définitivement avec un passé dit étranger à sa véritable image corporelle imposée par le père- géniteur. De toute évidence, la crise identitaire d’Ahmed qui constitue un véritable déséquilibre, déclenche le récit par le biais de la mort symbolique de tout un cycle de vie. "Il avait besoin d’un long moment peut-être des mois, pour ramasser ses membres, mettre de l’ordre dans son passé, corriger l’image funeste que son entourage s’était faite de lui ces derniers temps, régler minutieusement sa mort et faire le propre dans le grand cahier où il consignait tout : son journal intime, ses secrets - peut-être un seul et unique secret - et aussi l’ébauche d’un récit dont lui seul avait les clés". (p. 9) C’est cette image de la mort qui confère au récit et à la structure du roman l’as pect temporel cyclique qui constitue en quelque sorte une unité de mesure, uniforme aux différentes péripéties présentées par la seconde instance de discours, en l’occurrence, le conteur. Chaque renouvellement quotidien de l’espace circulaire de l’écoute est un renouvellement de l’évolution cyclique de la vie d’Ahmed, conformément à l’option traditionnelle de l’espace-temps. "Vous avez choisi de m’écouter, alors suivez-moi jusqu’au bout..., le bout de quoi ? Les rues
عدد الصفحات ٢٤٩De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 35 - N° 7, Septembre 2007 circulaires n’ont pas de bout !". (p. 21) Et où il n’y a que le vendredi, premier jour du Seigne ur dans la Tradition Musulmane qui sert de repère. "La porte du vendredi est celle qui rassemble, pour le repos du corps, pour le recueillement de l’âme et pour la célébration du jour... Elle n’est percée dans aucune muraille. C’est la seule porte qui se déplace et avance au pas du destin". (p. 29) Contrairement à la plupart des romanciers maghrébins, Ben Jelloun pose d’emblée, au lecteur, l’entrave du mystère sur le déplacement spatial du lieu principal de la narration. Le conteur quitte un à un les différents chapitres par des portes-jours invisibles qui se déplacent en cy cles, tout en étant fixées dans une muraille, on ne peut plus mystérieuse d’après la description qu’il lui confère. "Sachez aussi que le livre a sept portes percées dans une muraille large d’au mo ins deux mètres et haute d’au moins trois hommes sveltes et vigoureux". (p. 13) "Cette porte que vous apercevez au loin est majestueuse. Elle est superbe. Son bois a été sculpté par cinquante-cinq artisans, et vous y verrez plus de cinq cents motifs différents. Donc cette porte lourde et belle occupe dans le livre la place primordiale de l’entrée. L’entrée et l’arrivée". (pp. 16-17) En effet, le récit s’immobili se pour un temps face à cette muraille qui synthétise symboliquement tous les différents moments du cycle mâle d’Ahmed, dans une progression cyclique, avant de reprendre un aspect chronologique par un retour à l’identité originelle. Le conteur, fidèle à la Tradition Orale, accorde plus d’intérêt au récit qu’à la description des lieux. Il se contente de quelques rapides réflexions pour dépeindre hâtivement les espaces qu’il suppose connus par ses interlocuteurs à travers l’errance de Zahra. 4 - L’espace corporel : Les micro-récits qui constituent, par leur emboîtement les uns dans les autres, le macro-récit L’enfant de sable, ne se fixent pas dans un espace figé et pour toute leur durée en un point
عدد الصفحات ٢٥٠Dr Mokhtar Atallah - 36 - Revue Annales du patrimoine scénique commun. Bien au contra ire, ils évoluent à travers un vécu répétitif, en des lieux différents qui n’ont de localisation que dans l’imaginaire et la mémoire collective du groupe traditionnel maghrébin : narrateur-conteur / assistance / Ahmed- Zahra / Famille. Si l’on s’interroge sur la fréquence, le rythme, l’ordre et les changements de lieu x dans L’enfant de sable / La nuit sacrée, nous supposons qu’ils assurent au récit oral son mouvement constant à travers l’errance et la fabulation du verbe créateur des différents narrateurs. Ainsi, l’espace traditionnel stimule la mémoire du lieu et s’avère solidaire de tous les éléments constitutifs des micro-récits analysés. Si la maison patriarcale paraît immobile au même titre que le hammam ou la mosquée, les déplacements en tre ces trois micro-espaces donnent au récit sa puissance narrative et son dynamisme, car il n’y aurait pas de récit sans mouvement, voire l’action ; et la Tradition Orale ne s’accommode pas de la description qui s u p p o s e r a i t l a m o r t d u r é c i t . E n e f f e t , l ’ i n e r t i e e t l ’ e n n u i accumulés dans les souvenirs du personnage Ahmed sont relatifs aux trois micro-espaces cités préalablement et provoquent un vide dans lequel semble s’inscrire l’immobilité du temps. 1. L’espace réel : Les onze premiers chapitres du roman relatent le cycle mâle de la vie d’Ahmed, après la mort prématurée de l’épouse, l’extinction du père et la folie de la mère, en le peignant dans sa "retraite dans la pièce d’en haut", ce qui suppose que le récit commence par un point immobile constituant, d’un côté la charnière du macro-récit ; de l’autre la phase finale du cycle de vie mâle d’Ahmed-Zahra. C’est à partir de ce lieu fixe (maison patriarcale = lieu de négation de la féminité d’Ahmed), que s’effectue son déplacement vers d’autres lieux, en quête de sa véritable identité, qui le mèneront vers une articulation chronologique du temps, corr espondant aux seuls moments intenses de son cycle de vie féminine à laquelle il aspirait après la mort du père et la sauvegarde de l’héritage paternel, véritable
عدد الصفحات ٢٥١De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 37 - N° 7, Septembre 2007 tâche cyclique pour laquelle il fut momentanément destiné. Ahmed va donc évoluer, le temps de tout un cycle nouveau, inconnu, dans un ailleurs dynamique. Dans un premier temps, ce que nous considérons comme une première partie de la vie d’Ahmed, s’achève sur un déplacement spatial ; en l’occurrence sa désertion du lieu carcéral, représenté par l’espace traditionnel qu’est la maison patriarcale, lieu de négation de sa féminité. Et c’est ainsi que commence la véritable action avec un changement perpétuel de lieux totalement différents, sans aucun point d’ancrage, statique et définitif du récit, jusqu’au dénouement développé par l’auteur à travers le protagoniste central, dans le cycle romanesque qui fait suite : La nuit sacrée. Dans un second temps, ce que nous considérons co mme la deuxième partie de la vie du héros du diptyque romane sque, contient symétriquement aux méditations de ce dernier, dans la première partie, l’errance que nous supposons être la limite paroxystique des rêves de Zahra à travers les différents lieux de la quête identitaire. Ahmed-Zahra refusant les certit udes traditionnelles, basées sur l’enfermement oppressant de l’élément féminin, quitte le monde social et affronte solitairement le doute, l’incertitude et l’inconnu. Jusqu’à son déplacem ent spatial, il n’y avait que l’écriture (journal intime/lettres) qui servait de soupape et la violence du verbe pour supporter l’agression quotidienne de son entourage (interrogations introspectives sur son existence, sur la Tradition, sur la Religion, sur so n destin après la mort du père- géniteur, sur son corps, sur l’espace intérieur versus extérieur). En ce sens, l’enfermement dans la cage du cirque, évoqué par Salem, prend une allure symbolique de persécution dans l’existence de Zahra, où l’illusion d e l a l i b e r t é s ' e f f o n d r e e n l a ramenant à l’inflexible attitude des hommes vis-à-vis de l’élément féminin dans l’espace traditionnel maghrébin. C’est ainsi qu’elle fut déchue après l’humiliation du viol perpétré à son encontre par Abbas, le patron du cirque forain. "Zahra n’était plus "princesse d’amour" ; elle ne dansait plus ; elle n’était plus
عدد الصفحات ٢٥٢Dr Mokhtar Atallah - 38 - Revue Annales du patrimoine un homme ; elle n’était plus, une bête de cirque que la vieille exhibait dans une cage. Mains attachées, la robe déchirée juste au niveau du torse pour donner à voir ses petits seins, Zahra avait perdu l’usage de la parole… Elle était devenue la femme à barbe qu’on venait voir de tous les co ins de la ville. La curiosité des gens n’avait aucune limite ou retenue". (p. 142) 2. L’espace imaginaire : Ces déplacements effectifs du personnage principal se dédoublent de déplacements oniriques qui font apparaître dans l’espace scripturaire du roman d’autres micro-espaces imaginaires qui s’imbriquent les uns dans les autres grâce à la trame du discours du conteur. "D epuis que j’ai perdu la vue, je ne fais que des cauchemars. Je suis poursuivi par mes propres livres. C’est pour cela que j’ai me bien appeler le cauchemar " f a b l e d e l a n u i t " o u l e " c h e v a l n o i r d u ré c i t " o u b i en e n c o re l e "rire gras du jour"... Vous savez, quand on est aveugle, on vit de nostalgie, qui est pour moi une brune lumineuse, l’arrière-pays de mon passé. La nuit tombe sans cesse sur mes yeux ; c’est un long crépuscule. Si je fais l’éloge de l’ombre, c’est parce que cette longue nuit m’a redonné l’ envie de redécouvrir et de caresser. Je ne cesse de voyager. Je reviens sur les pas de mes rêves cauchemars. Je me déplace pour vérifier, non les paysages mais les parfums, les bruits, les odeurs d’une ville ou d’un pays. Je prends prétexte de tout pour faire des séjours ailleurs. Je ne me suis jamais autant déplacé que depuis ma cécité ! Je continue de penser que toute chose est do nnée à l’écrivain pour qu’il en use : le plaisir comme la douleur, le souvenir comme l’oubli. Peut-être que je finirai par savoir qui je suis. Mais cela est une autre histoire". (pp. 183-185) La superposition de l’espace imaginaire du conteur et de l’espace scripturaire de l’auteur qui lui sert de toile de fond, produit l’illusion d’un mouvement intérieur qui décrit (dans des passages antérieurs) Ahmed tout en tier et restitue intégralement ses rêves. "J’ai dormi dans ma ba ignoire... Les rêves qu’on fait
عدد الصفحات ٢٥٣De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 39 - N° 7, Septembre 2007 dans cet état d’abandon sont doux et dangereux. Un homme est venu, il a traversé la brume et l’espace et a posé sa main sur mon visage en sueur. Il passa ensuite sa main lourde sur ma poitrine, qui s’éveilla, plongea sa tête dans l’eau et la déposa sur mon bas- ventre, embarrassant mon pubis. J’eus une sensation tellement forte que je perdis connaissance et faillis me noyer". (p. 95) "J’aimais bien me retrouver dans cette immense maison où seuls les hommes étaient admis. Ce fut là que j’appris à être rêveur". (pp. 37-38) "Le soir je m’endormais vite car je savais que j’allais recevoir la visite de ces silhou ettes que j’attendais, muni d’un fouet, n’admettant pas de les voir si épaisses et si grasses. Je les battais car je savais que je ne se rais jamais comme elles ; je ne pouvais pas être comme elles... C’était pour moi une dégénérescence inadmissible. Je me cachais le soir pour regarder dans un petit miroir de poche mon bas-ventre : il n’y avait rien de décadent ; une peau blanche et limpide, douce au toucher, sans plis, sans rides". (p. 36) Nous remarquons, à ce niveau, que sa rêverie se fixe entièrement sur son espace corporel et sa mobilité permise/non permise dans l’espace topographique traditionnel. C’est ainsi que sa représentation du bonheur s’avère liée de manière spontanée à sa représentation corporelle ; d’où l’Identité. Nous en déduisons que tout le récit L’enfant de sable se réalise sur deux plans spatiaux génériques, correspondant aux deux cycles de vie mâle et femelle d’Ahmed-Zahra et sous-tendant deux plans psychologiques de perception spatiale : la réalité identitaire statique dans l’espace traditionnel maghrébin, et la quête identitaire dynamique à travers l’espace onirique éclaté. Certes, même si le drame d’Ahmed vient de ce qu’il vit simultanément dans ces deux espaces, réel et fictif, conformément à sa double vie, leur coexistence érigée en conflit, n’est résolue qu’à la mort sy mbolique de son cycle mâle. Assurément, dans L’enfant de sable, la cohérence de ces deux espaces n’est réalisée métaphoriquement que grâce à la
عدد الصفحات ٢٥٤Dr Mokhtar Atallah - 40 - Revue Annales du patrimoine symbolique de l’androgynie qui renforce l’effet cyclique du temps dans l’espace traditionnel et son rapport à l’identité originelle qui refléterait les intentions de l’auteur. Les changements spatiaux dans le macro-récit, montrent le compartimentage de l’espace trad itionnel et soulignent l’unité des objectifs, tournant de l’intrigue à savoir : la consécration de l'élément masculin, et la négation de l’élément féminin ; d’où la décomposition cyclique de la trame dramatique du récit à travers les différentes portes-chapitres, symbolisées par les sept jours de la semaine. Aussi, ce découpag e traditionnel de l’espace correspondrait aux mouvements des différents protagonistes, hommes versus femmes, qui se dédoublent par la pensée du conteur, provoquant ainsi dans son propre espace courbe, sous- jacent à l’espace scripturaire de l’auteur, d’autres micro-espaces imaginaires, générés à partir des digressions de son discours et de l’éclatement de son récit, en un e multitude de micro-récits qui se ressemblent, se complètent et s’emboîtent les uns dans les autres, conformément à l’Oralité traditionnelle qui les engendre. Seule la vision d’Ahmed et son déplacement événementiel dans l’espace scripturaire permet, à travers le découpage fragmentaire du roman (à chaque micro-espace correspond un micro-récit), une modification des perspectives du récit qui stimule l’imagination de l’assistance et provoque son errance au- delà du rêve et de la fabulation. 3. La quête d’Ahmed-Zahra : L’errance de Zahra comptabilise à elle seule tous les véritables événements chronologiques de sa biographie, comme si le narrateur-auteur voulait démont rer leur exception par rapport aux événements cycliques, vécus sous l’influence du père- géniteur, et par conséquent leurs retombées sur la destinée de cette dernière dans sa véritable quête identitaire. A ce niveau de l’analyse, nous suggérons que l’ essentiel du roman réside dans ces différentes péripéties spatiales, assez banales du point de vue de leur immobilité ; mais signifiantes par rapport aux
عدد الصفحات ٢٥٥De l'espace scripturaire à l'espace corporel - 41 - N° 7, Septembre 2007 ruptures qu’engendrent la révolt e et l’errance d’Ahmed dans la progression du récit. Ainsi, l’écoulement du temps est plus perceptible à travers le second cycle femelle d’Ahmed où l’éclatement spatial est moins contraignant quant à la qu ête identitaire, contrairement au premier cycle mâle, où tout est ponctué par l’évolution physiologique du personnage et son initiation aux rites traditionnels, afin de consolider son image de mâle ; d’où la répétition du même. Ce qui est livré à la connaissance d’Ahmed, c’est un ensemble de règles sociales et de rites, transmis par les ancêtres d'une génération à l’autre selon un caractère immuable et sacré. Incontestablement, le système traditionnel qui correspond et ordonne toutes les choses n’est, lui-même, qu’une image de la Religion Musulmane pour laquelle l’ordre existant, homme versus femme, doit nécessairement veiller à la transmission des éléments permanents. Pour Ahmed, le cycle du temps s’identifie au découpage arbitraire de l’espace traditionnel qui l’entoure. Le compartimentage et les micro-espaces réservés, voire sacrés, s’opposent terme à terme entre intérieur versus extérieur, et correspondent respectivement à l’opposition congénitale, hommes versus femmes, inscrite à tous les niveaux de l’œuvre romanesque de Ben Jelloun, suivant un rythme cyclique, répétitif. Nous concluons partiellement que l’espace est réparti dans L’enfant de sable, de manièr e à renforcer la rigueur du cloisonnement et du compartimentage, conformément à la Tradition maghrébine et non selon les intentions de l’auteur. Seuls les changements de lieux dans le second cycle femelle d’Ahmed, représentent les véritables pôles dynamiques de l’intrigue liés à la quête identita ire originelle et du même coup montrent l’évolution du récit. Du moment que l’histoire d’Ahmed se déroule sur deux plans spatiaux : l’espace traditionnel de l’identité statique du
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