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مجلة حوليات التراث العدد 18 2018 مستغانم

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De la sémiotique égyptienne aux signes du berceau - 61 - N° 18, Septembre 2018 fustige les écarts discursifs des colonisateurs, comme il dénonce les pratiques exercées sur les pays colonisés (44). Ainsi, se manifestent, d’une manière suggé rée, les indices du lointain commerce triangulaire, "l’ère de la traite à l’état pur"(45), si l’on en croit Joseph Ki-Zerbo, qui ont impacté, en bien pour certains, ou en mal pour d’autres, les rapports entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. En outre, l’aspect mercantiliste de ces rapports explique partiellement les maux de cette guerre. Le narrateur pense encore aux souvenirs de son père sur le sujet, lesquels étaient tenus par un philosophe inconnu : "l’homme ne connaissait que deux moyens de s’approprier ce qui appartient aux autres, la guerre et le co mmerce, et qu’il choisissait en général tout d’abord le premier parce qu’il lui paraissait le plus facile et le plus rapide et ensuite, mais seulement après avoir découvert les inconvénients et les dangers du premier, le second c’est-à-dire le commerce qui était un moyen non moins déloyal et brutal mais plus confortable, et qu’au demeurant tous les peuples étaient obligatoirement passés par ces deux phases et avaient chacun à son tour mis l’Eu rope à feu et à sang avant de se transformer en sociétés anonymes" (46). Ce modèle européen jadis fondé sur le pillage et la violence légitimes se trouve quelquefois délocalisé. Du coup, par ce moyen, il permet à l’envahisseur de subtiliser aux territoires dominés : hommes, richesses et savoir comme ce fut le cas de l’Egypte ruinée itérativement par des bandes agressives qui ont imposé leur force et leur loi jusqu’aux deux guerres mondiales où l’humanité entière s’est vue se couée avant d’instaurer "ces mystérieux et occultes alliés" (47). Pour conclure, de multiples signes et symboles renvoyant à la civilisation égyptienne ont permis de décrypter les œuvres de Michel Butor et de Claude Simo n et de rétablir la vérité historique. On a pu constater que les deux auteurs concernés ont surtout suggéré avec art leur profonde conviction éparpillée çà et là dans les deux textes et qu’i l a fallu analyser et interpréter

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Dr Moussa Camara - 62 - Revue Annales du patrimoine avant de replacer chaque allusion à son contexte. C’est en cela que le génie des deux auteurs pétris de justice est louable car ils ont su faire ressurgir dans leur écriture suggestive le débat interdisciplinaire de la question des origines culturelles et civilisationnelles porté, à la fois, par des littéraires, des archéologues et des égyptologues appuyés par des européens tels Hérodote, Laurent Coulon et compagnie. Ainsi, en alliant herméneutique littéraire et données historiques, on s’est aperçu, à travers "La Modification" de Michel Butor et "La Route des Flandres" de Claude Simon que l’Afrique a toujours compté parmi les porteurs de civilisation. Mieu x, on a pu comprendre que ce continent tant minimisé est en réalité la source des sciences qui ont servi aux mathématiciens, aux géomètres comme Thalès ou Pythagore dont les théorèmes inspirés des pyramides égyptiennes ne souffrent aujourd’hui d’aucun doute quant à l’ingéniosité de ces monuments. Sous cet angle, il s’est avéré évident que les écrits de Michel Butor et de Claude Simon ont réactualisé sous l’angle littéraire, le débat des abstractions, du berceau de l’humanité et donc de l’égyptologie - avec les travaux de Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Aboubacry Mou ssa Lam -, quoique de manière fine, qui a nécessité parfois une analyse des signes géométriques. Il en résulte une véracité historique qui, à l’aide de données scientifiques, restaure à sa juste valeur un passé auparavant falsifié à volonté pour des soucis de domination. Laquelle est nourrie par le complexe de supériorité entretenu par des politiques mercantilistes occupés à justifier les impairs des siècles antérieurs. A cet égard, le mérite de cette étude a été de contribuer à la restitution de la mémoire collective universelle longtemps malmenée et qu’il reste aujourd’hui le défi de la reconnaissance des erreurs du passé afin de dédommager ne serait-ce que de façon symbolique, par cette reconnaissance, une partie du patrimoine mondial longtemps ignoré à dessein.

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De la sémiotique égyptienne aux signes du berceau - 63 - N° 18, Septembre 2018 Notes : 1 - Louis Hébert : Eléments de sémiotique. www.signosemio.com 2 - L’arche réfère de loin à la barque qui a sauvé Noé et sa famille. Mais aussi, elle connote l’idée de coffret sacr é contenant des rouleaux de textes hébraïques et mythiques. L’Egypte demeure un double réservoir : origine et savoir, même si la réalité a pris aujo urd’hui un autre tournant, occultant en même temps le passé. 3 - Nous entendons, par ce mot, restituer dans les récits de Michel Butor et de Claude Simon, tout ce qui renvoie implicitement ou explicitement ; sciemment ou non, méloriativement ou non, à l’Egypte, par expansion à l’Afrique comme berceau de l’humanité. Par ailleurs, comme siège originel des sciences exportées de l’Afrique vers l’Europe et améliorées par l’occident. Michel Butor et Claude Simon restituent, peut-être par refoulement, cette vérité intrinsèque et cosmique, lisible de part et d’autre dans leurs romans, faisant écho également à la lancinante quest ion de la Méditerranée analysée par Amadou Falilou Ndiaye qui la rattache à l’ambiguïté camusienne, à la boulimie conquérante de la France nationalis te, imbue de volonté de puissance nietzschéenne. 4 - Léopold Sédar Senghor : Liberté I, Seuil, Paris 1964, p. 211. 5 - Michel Butor : La Modification, Ed. Minuit, Paris 1957, pp. 30-89. Claude Simon : La Route des Flandres, Ed. Minuit, Paris 1960, p. 307. 6 - Théophile Obenga : La Philosophie africaine de la période pharaonique, Ed. L’Harmattan, Paris 1990, p. 13. 7 - La pyramide de Kheops appartient à l’ensemble des pyramide de Gizeh bâties en l’honneur des Rois égyptiens il y a plus de 4500 ans. 8 - Bérénice Bonhomme : Lecture de Claude Simon au miroir de l’intervalle cinématographique, Littérature, histoire, théorie, N° 2, décembre 2006. www.fabula.org 9 – Umberto Eco : Formes sémiotiques. Sémiotique et philosophie du langage, P.U.F., Paris 1988, pp. 210-211. 10 - Dénis Bertrand : Précis de sémi otique littéraire, Nathan, Paris 2000, p. 135. 11 - Aboubacry Moussa Lam : La houe un outil agricole à travers le temps et l’espace, ANKH, N° 2, avril 1993, pp. 19-27. 12 - Cheikh Anta Diop : Nations pègres et culture, Présence Africaine, Paris 1955, p .39. 13 - Aboubacry Moussa Lam : De l’origine égyptienne des Peuls, Présence Africaine, Paris 1993. 14 - Les 20 ans du colloque de Caire 1974-1994 : Le dépeuplement de l’Egypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroitique, ANKH, N° 3, Juin 1994,

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Dr Moussa Camara - 64 - Revue Annales du patrimoine pp. 115-131. 15 - Cheikh Anta Diop : Nations nègres et culture, p. 39. 16 - Claude Lévi-Strauss : Race et histoi re, Gonthier, Paris 1961, p. 52. Il note que "La civilisation occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier ; elle est directement ou indirectement, intervenue dans la vie des populations de couleur ; elle a bouleversé de fond en comble leur mod e traditionnel d’existence, soit en imposant le sien, soit en instaura nt des conditions qui engendrent l’effondrement des cadres existants sans les remplacer par autre chose". Il s’y ajoute une volonté délibér ée de nier l’autochtone, de le dépersonnaliser en occultant ce qui fonde son essence et son humanité. 17 - Laurent Coulon, Pasc al Giovannelli-Jouanna et Flore Kimmel-Clauzet : Hérodote et l’Egypte. Regards croisés sur le livre II de L’Enquête d’Hérodote. Actes de la journée d’étude organisée à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée à Lyon le 10 mai 2010, P.U.F., Paris 2010, p. 178. 18 - Léopold Sédar Senghor : Négritude, Arabisme et Francité, Dar al Kitab, Beyrouth 1967, pp. 3-5. Dans son ou vrage, l’homme politique et poète Sénégalais fait l’évocation des Négroïd e s d e G r i m a l d i d o n t l a r a c e e s t considérée comme étant à l’origine de la civilisation aurignacienne du paléolithique supérieur (soit 40000 ans environ avant J.C.). 19 - Aristote : Métaphysique, A, 1, 981, b23. 20 - Cheikh Anta Diop : Civilisation ou barbarie, Présence Africaine, Paris 1981, p. 323. 21 - Jean-Pierre Mourey : Logique de la fragmentation, Publication de l’Université de Saint-Etienne, Paris 1973, pp. 236-237. 22 - Michel Butor : op. cit., p. 45. 23 - Ibid., pp. 63-69. 24 - Ibid., pp. 24, 30 et 290. 25 - Ibid., p. 140. 26 – Dulac : "La pyramide de Cestius se trouve près de la porte Saint-Paul et du cimetière non chrétien de la ville de R ome. Elle fut construite vers 18 avant notre ère pour servir de tombeau à Caius Cestius, préteur, tribun du peuple et membre du collège des septenviri epulone, l’une des grandes sociétés religieuses à Rome : il était chargé de veiller aux grands festins sacrés. Cette pyramide s’inspire des modèles égyptiens, très à la mode à Rome après la conquête de l’Egypte en 30 avant notre ère". 27 - Michel Raimond : Le Roman, Armand Colin, Paris 2000, p. 117. 28 - Michel Butor : op. cit., p. 70. 29 - Ibid., p. 216. 30 - Nous faisons allusion à l’hypothèse géographique défendue par Weigall

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De la sémiotique égyptienne aux signes du berceau - 65 - N° 18, Septembre 2018 lors du colloque de Caire, en 1974. Avec une position partiale peu évidente, il soutient que la civilisation égyptienne n’a pu naitre que de la Basse-Egypte plus proche de la méditerranée et du monde occidental, avant de s’étendre vers la Haute-Egypte qui est en contact avec l’actuelle Afrique noire. Mais il est clair maintenant, avec l’avancée de la recherche, que cette thèse rejetée par ailleurs par les égyptologues afri cains - Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga, Aboubacry Moussa Lam - ne fait pas l’unanimité. 31 - Georges Jean : L’Ecriture, mémoire des hommes, Ed. Gallimard, Paris 1987. Dans cet ouvrage, il est question des différentes phases de l’évolution scripturaire : pictogrammes, idéogrammes, phonogrammes, protoécriture et notamment les hiéroglyph es égyptiens créés par le dieu Thot d’après les anciens égyptiens auxquels il en a fait don. 32 - Mireille Calle-Gruber : Michel Butor, Déménagement de la littérature. 3 3 - J e a n P a u l S a r t r e : P r é f a c e a u x D a m n é s d e l a t e r r e d e F r a n t z F a n o n , Maspero, Paris 1961, p. 14. Avec une rare sincérité, Sartre dénonce les méthodes de domination abjecte que les Occidentaux utilisent pour soumettre les colonisés. En outre, tout est mis en œuvre pour liquider leurs traditions, pour substituer leurs langues aux leurs, pour détruire leurs cultures etc. On comprend alors le défi à affronter pour pousser à la reconnaissance des crimes commis par l’occident et à la restauration de la mémoire universelle. 34 - Nathanaël Gobenceaux : Quelques éclaircissements sur la relation de Michel Butor à la géographie. Entretien avec Michel Butor, Cybergo, Topiques, mis en ligne le 12 septembre 2007. www.cybergeo.revues.org 35 - Alioune Badara Diané et Omar Sank haré : Dans la nuit tamoule, le poète, la mort et l’ordre sacral des signes, Ethiopiques N° 69. Hommage à L.S. Senghor 2 e semestre 2002, disponible sur : www.ethiopiques.refer.sn 36 - Amadou Falilou Ndiaye : Albert Camus et l’Empire, Ethiopiques N° 77, littérature, philosophie et art, 2e semestre 2006. 37 - Claude Simon : op. cit., p. 226. 38 - Cheikh Anta Diop : Civilisation ou barbarie, op. cit., p. 12. Aboubacry Moussa Lam : Le chevet : Egypte ancienne et Afrique noire, Thèse de doctorat de troisième cycle, Université de Sorbonne-Paris IV, Paris 1981, p. 7. 39 - Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme suivi de Discours sur la Négritude, Présence Africaine, Paris 1955. 40 - Claude Simon : op. cit., p. 220. 41 - Ibid., pp. 150-151. 42 - Ibid., p. 188. 43 - Ibid., p. 170. 44 - Joseph Ki-Zerbo : L’Economie de la traite en Afrique noire ou le pillage organisé (XVI e-XXe siècle), Présence Africaine, Pa ris 1957, p. 7. L’auteur parle

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Dr Moussa Camara - 66 - Revue Annales du patrimoine de la succession des principes d’économie politique qui ont présidé à l’exploitation des colonies en distinguan t trois phases : l’ère de la traite à l’état pur, l’ère de l’implantation agricole et l’ère de l’équipement. Chacune de ces étapes a été marquée par des sévices et des corvées inhumaines puisque ceux qui en sont victimes sont ravalés à l’état de bête. 45 - Aimé Césaire : op. cit., pp. 30-31. 46 - Claude Simon : op. cit., p. 35. 47 - Ibid., p. 226. Références : 1 - Aristote : Métaphysique. 2 - Bertrand, Dénis : Précis de sémiotique littéraire, Nathan, Paris 2000. 3 - Bonhomme, Bérénice : Lecture de Claude Simon au miroir de l’intervalle cinématographique, Littérature, histoire, théorie, N° 2, décembre 2006. 4 - Butor, Michel : La Modification, Ed. Minuit, Paris 1957. 5 - Calle-Gruber, Mireille : Michel Butor, Déménagement de la littérature. 6 - Césaire, Aimé : Discours sur le colonialisme suivi de Discours sur la Négritude, Présence Africaine, Paris 1955. 7 - Coulon, Laurent et al.: Hérodote et l’Egypte. Regards croisés sur le livre II de L’Enquête d’Hérodote. Actes de la journée d’étude organisée à la Maison de l’Orient et de la Méditerranée à Lyon le 10 mai 2010, P.U.F., Paris 2010. 8 - Diané, Alioune Badara et Omar Sank haré : Dans la nuit tamoule, le poète, la mort et l’ordre sacral des signes, Ethiopiques N° 69. Hommage à L.S. Senghor 2 e semestre 2002. 9 - Diop, Cheikh Anta : Nations pègres et culture, Présence Africaine, Paris 1955. 10 - Diop, Cheikh Anta : Civilisation ou barbarie, Présence Africaine, Paris 1981. 11 – Eco, Umberto : Formes sémiotiques. Sémiotique et philosophie du langage, P.U.F., Paris 1988. 12 - Gobenceaux, Nathanaël : Quelques éc laircissements sur la relation de Michel Butor à la géographie. Entretien avec Michel Butor, Cybergo, Topiques, mis en ligne le 12 septembre 2007 13 - Hébert, Louis : Eléments de sémiotique. 14 - Jean, Georges : L’Ecriture, mé moire des hommes, Ed. Gallimard, Paris 1987. 15 - Ki-Zerbo, Joseph : L’Economie de la traite en Afrique noire ou le pillage organisé (XVI e-XXe siècle), Présence Africaine, Paris 1957. 16 - Lam, Aboubacry Moussa : La houe un outil agricole à travers le temps et l’espace, ANKH, N° 2, avril 1993.

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De la sémiotique égyptienne aux signes du berceau - 67 - N° 18, Septembre 2018 17 - Lam, Aboubacry Moussa : De l’or igine égyptienne des Peuls, Présence Africaine, Paris 1993. 18 - Lam, Aboubacry Moussa : Le chevet : Egypte ancienne et Afrique noire, Thèse de doctorat de troisième cycle, Université de Sorbonne-Paris IV, Paris 1981. 19 - Les 20 ans du colloque de Caire 1974-1994 : Le dépeuplement de l’Egypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroitique, ANKH, N° 3, Juin 1994. 20 - Lévi-Strauss, Claude : Race et histoire, Gonthier, Paris 1961. 21 - Mourey, Jean-Pierre : Logique de la fragmentation, Publication de l’Université de Saint-Etienne, Paris 1973. 22 - Ndiaye, Amadou Falilou : Albert Camus et l’Empire, Ethiopiques N° 77, littérature, philosophie et art, 2 e semestre 2006. 23 - Obenga, Théophile : La Philosophie africaine de la période pharaonique, Ed. L’Harmattan, Paris 1990. 24 - Raimond, Michel : Le Roman, Armand Colin, Paris 2000. 25 - Sartre, Jean Paul : Préface aux Damnés de la terre de Frantz Fanon, Maspero, Paris 1961. 26 - Senghor, Léopold Sédar : Négritude, Arabisme et Francité, Dar al Kitab, Beyrouth 1967. 27 - Senghor, Léopold Sédar: Liberté I, Seuil, Paris 1964. 28 - Simon, Claude : La Route des Flandres, Ed. Minuit, Paris 1960, p. 307. o

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Revue Annales du patrimoine, N° 18, 2018, pp. 69 - 79 P-ISSN 1112-5020 / E-ISSN 2602-6945 Reçu le : 14/4/2018 - Accepté le : 9/7/2018 modupon2@yahoo.fr © Université de Mostaganem, Algérie 2018 Analyse des Chants d’ombre de Léopold Sédar Senghor Dr Momar Diop Université de Saint-Louis, Sénégal Résumé : Nostalgie, souffrance et solitude sont des concepts qui ont défini et déterminé l’art de Léopold Sédar Senghor et qui cristallisent la quintessence de son œuvre littéraire et poétique. Ap rès avoir lancé le mouvement de la négritude dans les années 1930 pour combattre la domination coloniale et affirmer les valeurs culturelles noires, Senghor dont l’idéal humaniste n’est plus à démontrer, publie en 1945 "Chants d’ombre" où les thèmes abordés attestent un engagement sans faille po ur une meilleure considération de la race noire. La présente étude se prop ose d’analyser les thèmes que Senghor a abordés dans "Chants d’ombre" mais ég alement le style d’écriture et la versification spécifiques à cette aventure poétique. Mots-clés : poésie, négritude, civilisation, métissage, langue française. o Analysis of the Shadow songs of Léopold Sédar Senghor Dr Momar Diop University of Saint-Louis, Senegal Abstract: Nostalgia, suffering and loneliness are concepts that have defined and determined the art of Léopold Sédar Senghor and which crystallize the quintessence of his literary and po etic work. After having launched the movement of negritude in the 1930s to fight colonial domination and assert black cultural values, Senghor, whose humanist ideal no lo nger needs to be demonstrated, published in 1945 "C hants d'ombre" where the themes addressed attest to an unwavering commitment to better consideration of the black race. The present study proposes to analyze the themes that Senghor broached in "Chants d’ombre" but also the style of writing and the versification specific to this poetic adventure. Keywords: poetry, negritude, civilization, métissage, French language.

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Dr Momar Diop - 70 - Revue Annales du patrimoine o Léopold Sédar Senghor fut l’un des écrivains les plus illustratifs de la période préc oloniale. Son appartenance à la Négritude est sous-tendue par sa volonté à défendre les valeurs culturelles nègres et surtout ce dynamisme à démontrer à l’occident que l’Afrique a bel et bien une civilisation capable de rivaliser toute autre. Il a alors utilisé son art pour peindre l’authenticité de la race noire, les valeurs sociopolitiques des nègres mais également pour dénoncer la situation dévastatrice issue de la colonisation avant d’exprimer son pardon et de plaider pour une civilisation de l’un iversel, un monde fondé sur un rendez-vous du "donner et du recevoir". La présente étude se propose d’analyser d’une part les différents thèmes de son recueil poétique phare publié en 1945, "Chants d’ombre". D’autre part, elle passe en revue le style avec lequel le poète transmet ses messages avec particulièrement une rupture avec les règles classiques de la versification française. 1 - Vie et œuvre de Léopold Sédar Senghor : Léopold Sédar Senghor est né le 9 Octobre 1906. Son père Basile Djogoye fut un commerçant aisé et cousin de Bour Sine Coumba Ndofféne Diouf. Sa mère Gnilane Bakhoum aurait de lointaine origine Peulh. A l’âge de 7 ans, il est chez le Père Dubois de la mission catholique de Joal pour fair e ses premières années d’école française. En 1914, il est à l’internat de Ngazoville à l’école des pères du Saint Esprit. Sa première vocation fut d’être prêtre. En 1922, il fréquente le collège Li bermann, et en 1926, il passe trois mois en classe de seconde puis en première à la cour Laïque d’enseignement secondaire. C’est en 1928 qu’il obtient son Baccalauréat, et en 1929, la demi-bourse qui lui permet de continuer ses études en France au Lycée Louis le Grand où il se trouve avec Georges Pompidou. En 1938, il enseigne au Lycée Saint-Maure de Fossé et il continue en même temps ses études en

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Analyse des Chants d’ombre de Léopold Sédar Senghor - 71 - N° 18, Septembre 2018 langue et civilisation négro-africaine à l’école des hautes études supérieures de Paris. C’est à cette période qu’il rencontre Aimé Césaire et avec qui il élabore la théorie de la Négritude. En 1939, c’est le début de la deuxième guerre mondiale, Senghor est sous les drapeaux en tant que soldat de la deuxième classe. Le 20 Juin 1940, il est entre les mains des Allemands. "C’est au cours de sa captivité (Juin 1940 à février 1942), en écoutant les chants de ses compagnons africains qu’i l prend pleinement conscience de la spécificité de la poésie négro-africaine" (1) selon Jean René Bourrel. Démobilisé pour cause de maladie des yeux, il retrouve sa vie de professeur et intègre le Fond National Universitaire, un mouvement de résistance. C’est à partir de 1945 qu’il fait ses premiers pas en politique en inté grant le Bloc-Africain dirigé par Lamine Gueye. Senghor est le premier noir agrégé en grammaire en 1935, le premier président du Sénégal, le premier africain a accédé à l’académie française en 1983. Il s’éteint le 20 décembre 2001. Senghor est l’auteur de Chants d’ombre (1945), Hosties Noires (1948), Ethiopiques (1956), Nocturne (1962), Lettre d’Hivernage (1972). Il est également l’auteur de nombreux discours et essais rassemblés en 7 volumes sous le titre de liberté. 2 - Genèse et analyse de l’œuvre Chants d’ombre : Publié en 1945, "Chants d’ombre" est le premier recueil de poésie de Senghor. Il s’explique à partir de facteurs culturels, littéraires et historiques. En effet, il faut remonter dans les années 1930 pour comprendre l’intention du poète en publiant cette œuvre. Il s’agit d’abord de son engagement dans la défense de l’identité culturelle noire et son adhésion sans faille à la Négritude qui, comme il le dit, est "le patrimoine culturel, les valeurs et surtout l’esprit de la civilisation négro-africaine". Sur le plan littéraire, "Chants d’ombre" se présente comme un recueil de chants, car pour Senghor, la poésie est avant tout un chant. C’est pourquoi il indique souvent les instruments qui

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Dr Momar Diop - 72 - Revue Annales du patrimoine doivent accompagner ses poèmes. Et enfin, sur le plan historique, "Chants d’ombre" apparait comme une réponse au vide culturel dont on a taxé l’Afrique mais également une réaction contre la fameuse mission civilisatrice de l’occident. Par ailleurs, le titre "Chants d’ombre" procède de la signification que l’auteur donne à la poésie et du symbolisme africain. Senghor affirme en effe t s’être largement inspiré des poétesses de son village natal. Les chants gymniques (chants qui accompagnent les manifestations sp ortives) organisés à la fin des saisons des pluies donnaient l’occasion aux femmes de se surpasser. Retenons que le don de la poésie est inné chez la femme africaine. En outre, en Afrique, et particulièrement dans le royaume du Sine, toute activité est accompagnée de poésie, c’est-à-dire de création artistique. Fidel à so n terroir, Senghor estime qu’un poème est avant toute chose un chant destiné à quelqu’un. Ce chant a pour vertu d’invoquer, d’appeler quelqu’un, de magnifier. Aussi comprend-on que les manifestations sportives, en particulier les scènes de lutte soient accompagnées de poésie. Celle-ci permet au champion d’exhiber ses qualités athlétiques, sa ruse, mais aussi sa grandeur de cœur. Et en définitive, la poésie entraine l’élévation et c’est pourquoi au royaume de Sine même la guerre est accompagnée de poésie. Le terme "ombre" a une signification plus mystique : en Afrique, l’exécution d’une œuvr e est entourée d’ombre dont le sens est multiple. Dans un monde à civilisation ésotérique (réservé à l’initié), toute création est réservée à une classe bien définie. Pour créer il y a lieu de se retrancher dans le bois sacré, le sanctuaire du sorcier ou du prêtre, l’atelier de l’ouvrier, etc. Aussi, l’ombre, prélude à la nuit, est le moment où les humains cessent toute activité et, où les esprits commencent à sortir de leur retraite. Ainsi, cette ombre en se cristallisant

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Analyse des Chants d’ombre de Léopold Sédar Senghor - 73 - N° 18, Septembre 2018 devient nuit propice aux souvenirs et à la méditation : souvenir des parents et amis, de la réalité quotidienne, des ancêtres disparus qui continuent cependan t à participer à la vie de la société. Les "Chants d’ombre" sont donc des chants de communion avec ceux qui ne sortent plus, ceux qui sont dans l’ombre. C’est le lien pour le poète Senghor, de dénoncer un certain nombre d’anomalies qui, peut-être, contribuent à la disparition physique, morale et même psychologiqu e : la colonisation et ses conséquences. Le recueil "Chants d’ombre" est composé de 17 poèmes courts et de 3 longs poèmes : "Que m’accompagnent Koras et Balafons" (2), "par-delà Eros" (3) e t " L e r e t o u r d e l ’ e n f a n t prodigue"(4). 3 - Analyse des thèmes abordés : Les thèmes dans "Chants d’ombre" sont divers et semblent expliciter les intentions de Se nghor. Entre autre nous pouvons distinguer le thème de la nostalgie, du lyrisme personnel et celui de la représentation des valeurs culturelles nègres et des valeurs sociopolitiques. 1. Le thème de la nostalgie : Il est d’une importance capitale dans le recueil car inhérent à la période de l’exil européen. C’est un moyen pour le poète grâce à l’écriture de retourner à ses sources, à sa culture (scène de promenade de son terroir, évocation de la femme noire, des cérémonies familiales) le royaume d’enfance (terroir sérère) répond à cette même préoccupati on, celle-là même qui consiste à renouer avec les valeurs primitives de son monde et à oublier l’hostilité et l’agression du monde occidental. Au moment où Senghor compose ce recueil, il se trouve en France où il souffre de la solitude et même de l’indifférence. Il peint clairement cette situation dans un poème intitulé "In mémorial" à travers ces propos : "j’ai peur de la foule de mes semblables au visage de pierre" (5).

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Dr Momar Diop - 74 - Revue Annales du patrimoine 2. Le lyrisme personnel : Ce thème permet au poète de créer la vision du nègre par rapport à sa psychologie et son univers socioculturel. C’est ainsi que dans "Ouragan" (6), Senghor fait allusion à sa faculté de création tout en représentant sa personnalité par la fuite du temps. Ce poème lui permet de mo ntrer l’originalité par laquelle le poète nègre trouve son inspiration. A travers le poème "Tout le long du jour"(7), c’est la présentation de la vie quotidienne de son royaume d’enfance avec ses activités diverses et purement nègres. Dans "Totem" (8) son lyrisme prend une dimension surnaturelle voire mystique. En effet, il y montre une réalité propre au cadre nègre d’où la relation réciproque entre l’homme et son ange gardien constitue un facteur d’équilibre pour l’un et pour l’autre. Senghor n’est pas seulement optimiste, il est marqué de manière profonde par le pessimisme (cf. Liberté, c’est le temps de partir, visite) où il exprime sa mélancolie et son angoisse existentielle dû au manque de liberté et l’incarcération, au non-sens de la vie ou par le fait qu’il se trouve seul dans l’univers occidental coupé de son royaume d’enfance. C’est pourquoi il tentera avec la poésie de retrouver l’atmosphère au village natal avec des poèmes comme "Joal" (9) et "Nuit de Sine" (10). Il faut dire que les souvenirs d’enfance lui rappellent un paradis où règnent l’harmonie et la joie. Cet univers s’oppose au monde occidental dans lequel l’individualisme et l’égoïsme dominent. L’une des préoccupations de Senghor a été de surmonter ce dilemme que sa situation ambigüe de métis culturel ne pouvait manquer de faire surgir : être africain ou européen, noir ou blanc, tel était en effet l’alternative : "choisir ! Et délicieusement écartelé Koras et Balafons" dira-t-il dans le poème "que m’accompagnent Koras et Balafons". 3. La représentation des valeurs culturelles nègres : Selon certains critiques, "Chants d’ombre" n’est que la définition objective et sociologique de la négritude d’après

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Analyse des Chants d’ombre de Léopold Sédar Senghor - 75 - N° 18, Septembre 2018 Senghor. "Chants d’ombre" apparait dès lors comme étant l’ouvrage qui signe le prélude de ce mouvement idéologique et culturel. C’est pourquoi on retrouve dans l’ouvrage les différentes valeurs nègres, valeurs liées à la race, au domaine politique et à l’esthétique nègre. La race noire constitue le pilier dans la poésie négro-africaine d’ailleurs tout comme dans "Chants d’ombre" où il s’agit de procéder à une représentation idéalisée de cette race au point d’en ti rer une fierté par sa valeur symbolique. Ainsi dans "femme noire" (11) le poète magnifie le personnage féminin qui est le symbole même de la beauté sur toutes ses formes. En faisant une description plastique de la femme noire, Senghor célèbre en même temps ces vertus morales, sensuelles et esthétiques. Il pousse la célébration au point de lui donner une valeur céleste ou mystique. Dans "Le message" (12), on retrouve cette même idéalisation de la race noir e et c’est l’occasion pour le poète d’opposer le matérialisme et la perversion des valeurs occidentales à l’humanisme des coutumes nègres. Donc, à travers ces textes, le poète montre de manière claire sa préférence pour l a r a c e n o i r e . C e t t e c é l é b r a t i o n d e l a r a c e n o i r e s e r e t r o u v e également dans "le retour de l’enfant prodigue" et dans "Par-delà Eros". 4. Les valeurs sociopolitiques : Elles sont également idéalisées. Ainsi dans "Que m’accompagnent Koras et Bala fons", le poète insiste sur l’équilibre, l’entente et les relations harmonieuses qui existent entre l’autorité politique et le corps social. En effet, il existe un réel dialogue, une considération mutuelle entre le roi et le peuple. Ce respect mutuel est le garant de la stabilité sociale du terroir sérère (cf. échange de cadeau entre le roi Coumba Ndofféne et le père du poète). La fierté militaire tout comme l’équilibre économique (relation intime entre paysan et terre) concourent à recréer une société aux structures sociales stables. Le poète se sent honoré en faisant ressortir le beau nègre

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Dr Momar Diop - 76 - Revue Annales du patrimoine dans ses poèmes grâce à une représentation empruntée à l’Art plastique ou à la sculpture. "Neige au Paris"(13) est l’occasion pour le poète de montrer que la coul eur blanche est symbole du mal, de chose sinistre, de la violence de l’instabilité alors que le noir symbolise la vie, l’équilibre. C’ est cette même signification du noir, une incarnation de l’humanisme nègre, un symbole de pureté et communion, de solidarité d’harmonie que l’on retrouve dans "Prière au Masque". 5. Dénonciation et pardon : Le pèlerinage aux sources ancestrales n’éloigne pas le poète des réalités contemporaines, et contrairement à l’image élégiaque qu’on s’en fait quelque fois, la démarche de Senghor n’est exempte ni d’amertume, ni de lucidité. Ainsi, dans un texte comme "Neige sur Paris", le phénomène météorologique, surprenant pour le nègre de la savane, est surtout l’occasion pour le poète d’énoncer un certain nomb re de griefs à l’égard de la France. D’ailleurs dans le poème "Le message", écrit à l’occasion d’un retour momentané au Séné gal, l’auteur dresse l’acte d’accusation de l’assimilation culturelle. Mais sa volonté de pardonner, après avoir récriminé la France, l’amène souvent à la réconciliation et à l’acceptation de l’Autre. Le poème "Neige sur Paris" par exemple dépeint en partie le tableau des peines que l’occident a infligées à l’Afrique depuis la période de l’esclavage jusqu’à la colonisation. L’affreux spectacle est la représentation d’un continent abattu et soumis aux cruautés de l’envahisseur. Et l’extorsion des biens du continent a tôt fait de mener l’ Afrique vers le désastre. Et pourtant, en dépit de toutes ces tribulations, la résolution du poète demeure la volonté pacifi que. En attestent ces propos extraits de "Neige sur Paris" : "Seigneur, je ne sortirai pas ma réserve de haine, je le sais, po ur les diplomates qui montrent leur canines longues et qui traqueront la chair noire". Ainsi, Senghor prêche l’absolution des offenses perpétrées par l’Europe contre le monde noir.

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