Revue Annales du patrimoine, N° 2, 2004, pp. 57 - 82 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2004 r.simon@univ-batna.dz © Université de Mostaganem, Algérie 2004 Islam Iman Ihsan idéologème du roman dibien Dr Rachida Simon Université de Batna, Algérie Résumé : S'inscrivant en droite ligne dans le co ntexte d'une filiation rhétorique et sémantique qui se rattache à l'aire culturelle de l'arabe et de cette religion- culture qu'est l'Islam, l'aventure de l'écriture chez Mohammed Dib puise son originalité et sa force dans l'humus et le génie de la langue maternelle. La présence massive du texte coranique plus ou moins intimement fondu dans le récit de fiction, interpelle quant à elle par sa forte prégnance, et par l'impact que son infiltration a sur l'écriture de par cette disposition remarquable à étoiler le texte, qui pointe le Coran comme le modèle que l'auteur donne à son écriture. Mots-clés : Mohamed Dib, Islam, Coran, langue maternelle, écriture. o Islâm Imân Ihsân Ideologeme of the Dibian novel Dr Rachida Simon University of Batna, Algeria Abstract: In line with the context of a rhetorical and semantic filiation which is linked to the cultural area of Arabic an d of this religion-culture that is Islam, the adventure of writing in Mohammed Dib draws its originality and strength from the humus and genius of the mother tongue. The massive presence of the Koranic text more or less intimately fused into the fictional narrative, calls out for its strong significance, and by the impact that its infiltration has on writing through this remarkable disposition to star the text, which points to the Koran as the model that the author gives to his writing. Keywords: Mohamed Dib, Islam, Koran, mother tongue, writing. o Née et enracinée dans ce terreau, nourrie également à des langues et à des valeurs culturelles autres, l'écriture dibienne
عدد الصفحات ١٩٣Dr Rachida Simon - 58 - Revue Annales du patrimoine intimement et puissamment travaillée, constamment stimulée et régénérée par la langue et la culture originelles, ne peut se concevoir et se lire sans le reto ur incessant à ce qui en constitue le noyau natif et le foyer irradiant : les signes et les valeurs de la langue et de la culture maternelles, systèmes prégnants de références et ensemble complexe de valeurs auxquels l'écriture ne cesse de renvoyer. C'est inévitablement à partir et autour de cette référence originelle et de son champ de rayonnement que les signes se déploient et prennent sens. La thématique est fortement influencée par le soufisme et porté par une écriture dont l'am biguïté générique se joue entre ombre et lumière, présence et absence, ici et ailleurs. La présence massive du text e coranique plus ou moins intimement fondu dans le récit de fiction, interpelle quant à elle par sa forte prégnance, et par l'impact que son infiltration a sur l'écriture de par cette disposition remarquable à étoiler" le texte, qui pointe le Coran comme le modèle que l'auteur donne à son écriture dans un effet de réduplication interne qui constitue, en même temps qu'une habile mise en abyme du Texte sacré, un moyen d'en remémorer la Parole et de la répercuter de roman en roman, dans un véritable rituel de dhikr ce qui a pour conséquence à la fois d'ambiguïs er le sens et de donner une étrange impression de déjà lu qu i fait tournoyer les textes et force le lecteur à retourner à l'un ou à l'autre d'entre eux pour essayer de dégager ce non-dit, cet entre-deux mystérieux qui semble constituer le lieu et la raison d'être du projet dibien. Cette ambiguïté, ce mystère, sont constamment entretenus par la présence à fleur de mot de la langue arabe, qui, si elle n'est pas souvent utilisée, contamine en permanence le texte et y injecte les nuances secrètes de ses significations et la force tranquille de ses richesses rhétoriques. 1 - L'intertexte coranique : Si Islam veut dire : être soumis à Dieu, nous naissons et mourrons tous en Islam. "Goethe". Des versets ou des fragments
عدد الصفحات ١٩٤Islâm Imân Ihsân idéologème du roman dibien - 59 - N° 2, Septembre 2004 de versets coraniques viennent s'enchâsser dans l'énoncé sous forme de citations ou de manière plus implicite, plus fondue et comme coulés dans le flux de l'écriture. La parole coranique est convoquée en texte selon des modalités différentes dont l'évolution se fait sentir au fur et à mesure que se déroule le parcours dibien. Dans les premiers romans - Trilogie - Algérie, œuvres de la période dite surréaliste - et souvent portée de manière pr esque anodine et comme coulant de source, elle se présente soit so us l'aspect de l'évocation, soit plus ouvertement sous celui de la citation littérale de sourates entières et nettement démarquées par l'usage de l'italique. Dans la période suivante, qui va de Qui se souvient de la mer jusqu'aux Terrasses d'Orsol, le mode d'insertion privilégié est le fragment ou la répétition de fragments correspondants avec plus ou moins d'exactitude au dé coupage de la sourate en versets qui viennent inciser le récit avec violence. Depuis Les Terrasses d'Orsol, l'auteur préfère avoir recours à des procédés d'inscription plus subtils, soit par connotations, soit par allusions toujours voilées, su ggestions obliques, nuances très discrètes dans le choix des mots ou des motifs, qui de manière de plus en plus indirecte, soulignent toutefois la présence constante du message coranique. A ses différentes modalités d'insertion, correspond à n'en pas douter à une évolution décisive du rapport que le récit de fiction entretie nt avec le Texte sacré, qui progressivement, vient littéralemen t se fondre dans l'écriture, dans un processus remarquable d'intériorisation dont on vérifie le lien avec cette tonalité mystique qui marque de plus en plus l'œuvre dibienne. Parfois en raison d'une modalité très subtile d'insertion, seule la facture poétique du message coranique quand celui-ci n'est pas annoncé, indiqué par de s signes typographiques, signale la présence clandestine de cette voix autre qui infiltre le récit, associant et entremêlant deux langues (Français/Arabe), deux discours (profane/sacré). L'écriture se trouve ainsi marquée,
عدد الصفحات ١٩٥Dr Rachida Simon - 60 - Revue Annales du patrimoine surcodée, par une concentration du sens qui confère à l'intertexte une richesse, une densité exceptionnelle. Cette duplicité que même le lecteur peu attentif est censé pouvoir déceler, se propage par contamination des sujets, motifs, symboles, et donc significations, qu i joue et fait jouer l'écriture sur deux registres, deux portées absolument distinctes, ce qui, invite à une lecture double des textes et au déchiffrement de leur rapport intertextuel et enga ge donc à s'intéresser à cet au- delà du texte pour l'articuler à l'œuvre de fiction. Dans la texture même du récit, deux développements coexistent et s'entrecroisent : celui de la fiction proprement dite qui s'organise selon l'ordre canonique, et celui du message coranique qui, ouvertement ou su brepticement vient s'y insérer, apparemment appelé par les mots eux-mêmes, qui par voie d'association des idées, semblent s'attirer les unes les autres par delà les limites strictes de l'écriture, débordant le signifiant, démultipliant le signifié. Clairement signalé par l'italique ou les guillemets, ou véhiculé en sourdine, ce message se fond le plus souvent dans le corps du propos qu'il double et autour duquel il s'enroule, selon le schème rhétorique de l'iltifat. Le langage profane en français se développe finalement dans une sorte de mouvement de torsion autour de la Parole sacrée, transposée, traduite de l' arabe qu'il contribue à véhiculer tout en la récitant... A moins qu e ce ne soit le Texte sacré qui enveloppe la linéarité de la fict ion d'un halo de mystère, la faisant ainsi jouer sur une double partition que le lecteur est appelé à interpréter selon son intuition et/ou sa sensibilité. Des thèmes coraniques importants sont à relever : celui de la foi en un Dieu unique qui co nstitue le credo des religions monothéistes et de l'Islam qui en est le dernier maillon, celui de la responsabilité de l'homme envers Dieu et envers son prochain, à travers ce dépôt de la foi de scendu en son cœur grâce au Souffle divin qui le fit être et lui donna la Révélation, dépôt pour lequel, au jour du jugement dernier, il sera appelé à rendre
عدد الصفحات ١٩٦Islâm Imân Ihsân idéologème du roman dibien - 61 - N° 2, Septembre 2004 compte par son témoignage, thème de cette imminence du jugement qui est mise en spectacle dans la plupart des romans dibiens et qui, loin d'arracher le récit à l'histoire, l'y inscrit dans une perspective eschatologique qu i conditionne la réalisation de l'Etre et de la Promesse divine d'un paradis à mériter par ses actes et par la pureté de sa foi. Outre la vocation d'annonce et d'avertissement que contient tout texte à caractère sacré, deux dimensions importantes sont mises en relief, à travers la réalité du Coran comme parole divine d'une part et comme Livre de l'autre; celle de protection contre le mal et celle d'un modèle emblématique en la figure du prophète Mohammed, présenté comme médiateur entre le Créateur et ses créatures : annonciateur et avertisseur puis enfin intercesseur. Le thème du Livre sacré comme modèle dans l'absolu semble, à travers sa présence massive dans l'œuvre, co nstituer sinon la raison d'être du moins le fondement même du texte dibien. Si dans les écrits de la période dite réaliste ou de témoignage, la foi en une instan ce transcendantale n'apparaît dans le texte que de manière très allusive : vision de lumières, perception de voix, paroles, appels... un virage important s'amorce avec les romans dits de la seconde période réaliste (Dieu en barbarie et Le Maître de chasse). Cette intuition d'une lumière est relayée par une vision que le petit Omar de la Grande maison a dans son sommeil où pour la première fois, il entend une voix, une parole : Il avançait dans un univers démantelé, il lançait d'immenses appels qu'une autre personne, croyait-il, lui renvoyai t a la volée impitoyablement. Par instants, il aurait juré que ces paroles étaient celles d'un autre, et que lui reprenait. Et tout à coup il était transporté au milieu d'un noir éclatement d'avenues. (p. 139) Il soufflait ses mots, sa parole venait de loin, d'un autre bord, d'un autre monde. Elle était l'écho brumeux d'un monde qui se cache derrière un rideau profond. (p. 114) Surgissent alors, dans la vie du jeune adolescent les
عدد الصفحات ١٩٧Dr Rachida Simon - 62 - Revue Annales du patrimoine questions lancinantes, que dans toute son œuvre, Dib va prendre à son compte pour s'interroger sur les hommes, ses semblables, sur Dieu, sur la vie, sur la mort, sur soi. A travers ces signes, se révèle peu à peu la perception d'abord diffuse d'un ailleurs mystérieux - une voix, une clarté - qui se dessine à l'envers du texte et en porte à faux avec le pacte réaliste, puis peu à peu l'altérité et le mystère investissent l'écriture tandis qu'apparaissent les premiers éléments d'une thématique qui va porter toute l'œuvre : appel, autre personne, éclatement, souffle, paroles venues de loin, d'un autre bord, d'un autre monde, cachée derrière un rideau... le mystère du Livre, le secret de l'écriture qui va se dévoiler au narrateur de la nouvelle Le Talisman, sous la forme symbolique du motif carré-spirale, intuitivement perçu comme signe révélateur d'une terrible énigme et que surgit, étroitem ent lié à cette thématique, La question qui va sustenter l'œuvr e et la nourrir : Homme, qui est tu ? C'est dans la troisième nouvelle du recueil, La Dalle écrite à travers la citation par bribe du verset de la sourate Le Dépôt, que fuse la réponse : Du premier coup, j'ai lu ou cru lire le début du verset : "Nous avons proposés le dépôt de nos secrets..." J'ai continué de mémoire : "aux cieux, à la terre, aux montagnes. Tous ont refusé de l'accepter, tous ont tremblé de le recevoir. Mais l'homme accepta de s'en ch arger. C'est un violent et un inconscient". (pp. 45-46) L'inscription du texte coranique au beau milieu du récit immédiatement relayée par la mémoire et prise spontanément en charge par le narrateur, procède de la fulguration, du surgissement et pulvérise la linéarité de l'énoncé en venant s'y inscrire, s'y graver comme sur une stèle, comme révélation d'une Parole originelle, comme résurgence d'une source vive. Ecriture de la pulsion, elle met à nu cette vérité qu'elle fait éclater : l'homme est un violent et un inconscient ! Le phénomène de mémoire involontaire que le choc d'une telle vérité produit chez le narrateur, montre toutefois que le dépôt, le message est bien
عدد الصفحات ١٩٨Islâm Imân Ihsân idéologème du roman dibien - 63 - N° 2, Septembre 2004 là, inscrit sur cette page d'un grand le livre qui serait de grès : tel il se présente... des moisissures ét alent leur vert de gris sur la surface, peuplée, parcourue, fourmillante de signes gravés. (p. 43). Troublé, intrigué, il se sent attiré, interpellé par cette écriture, par la vie secrète de ses signes mystérieux qu'il lui faut à tout prix déchiffrer, arracher aux ténèbres qui les submergent car une usure avancée et l'état vétuste de la pierre, à quoi s'ajoute l'attaque des lichens. (p. 46) Les ont rendus incompréhensibles. De plus, certains... Se parent d'une graphie incertaine, fantaisiste, qui se prête à plusieurs interprétations, différents à en avoir l'air contradictoires ! Sous mes yeux, de faux vocables se forment et prolifèrent dans un conglomérat de lettres et de signes que l'érosion a découpés et isolés arbitrairement à l'intérieur de mots authentiques, eux, mais estompés, troublés. (p. 47) Dans Dieu en Barbarie, la scansion de la sourate L'Aurore presque intégralement citée en ital ique dans est prise en charge par Marthe, l'épouse étrangère de Hakim Madjar dans le but de conjurer la peur et d'écarter les obstacles qui la tourmente dans ses cauchemars et témoigne aussi de la consécration de son union avec le jeune algérien car en prenant personnellement et spontanément en charge la récitati on du texte sacré, elle ne fait qu'en accepter la mise en partage avec son époux qui lui a appris la sourate. L'union se scelle et se parfait autour du texte que Marthe s'approprie ainsi en l'intéri orisant, en s'y conjoignant, ce qui prend valeur d'une adhésion totale au message du Livre. Lorsqu'on sait que cette sourate (CXIII), avant dernière et donc ultime chapitre de la recension co ranique, est avec celle qui clôt le texte Les hommes, les deux sourates dont les vertus talismaniques sont les plus avérées Al-mouawadhatayn, et constituent à elles seules le moyen le plus sûr de se placer sous la protection d'Allah, Seigneur de l'Aube, on comprend que sa récitation soit le moyen le plus efficace pour protéger la jeune femme contre la méchanceté et la noirceur des ténèbres
عدد الصفحات ١٩٩Dr Rachida Simon - 64 - Revue Annales du patrimoine (versets 2-3). A cette sourate, placée à l'incipit du roman et dont la fonction protectrice est doublée d'une fonction oraculaire puisqu'elle annonce le sacrifice dont Hakim Madjar va être la victime désignée, répond en écho, l'avertissement quasi- prophétique que donne le jeune ho mme en récitant à son tour la sourate Le Tremblement de terre citée elle aussi en italique dans le texte et qui décrit l'Apocalypse et fonctionne donc ici comme une mise en garde contre cette te ntation du Mal et de l'obscurité lorsqu'elle s'étend et consacre ainsi le personnage dans son rôle d'annonciateur et d'avertisseur. Placées l'une à l'ouverture du récit et l'autre en fin de roman, les deux sourates allégorisent la valeur spécifique et la vocation du message coranique : réunir dans son projet toute l'humanité symbolisée par l'accueil et la protec tion en et par la Grâce et la Miséricorde d'Allah de Marthe la femme étrangère et assurer en l'annonçant, l'avènement à l'horizon du temps et de l'histoire, Son règne de justice et de vérité. Associée à l'idée de résurrection, la vision eschatologique d'une fin des temps est inséparable en Islam de la notion de destin et de statut collectif des croyants en un Dieu unique auquel seront associées les adeptes de toutes les religions abrahamiques. Précédé par un très violent cataclysme qui viendra bouleverser l'ordre cosmiq ue ce jour de la Résurrection youm al qiyâma qui correspond au retour du Messie, marque très puissamment. Entremêlant texte pr ofane en langue française et Parole sacrée portée en secret par l'arabe, l'écriture tisse d'un même geste ultime épreuve évoquée dans Dieu en Barbarie, surgit par l'inclusion de flashs brefs et répétés du verset 9 de la sourate Les Coursiers dans les Terrasses d'Orsol qui incisent l'énoncé et en bouleversent la stricte ordonnance ; ils lui impriment dans le contexte du roman, qui lui-même relate la violence des hommes, une dimension et un relief qui en exalte la force évocatoire et la puissance de signification.
عدد الصفحات ٢٠٠Islâm Imân Ihsân idéologème du roman dibien - 65 - N° 2, Septembre 2004 Jaillissant en salves, en éclairs aveuglants de clarté dans la seconde partie du roman, le fragment répété évoque les chevaliers de l'Apocalypse, la violence et le rythme de galop de fin du monde qu'ont so ulignés tous les spécialistes, exégètes et traducteurs du Coran, s'harmonisent avec la tonalité tragique du texte. La présence du verset conf irme l'ancrage du roman dans la culture islamique et la croyance au jugement dernier. Profilant le personnage tragique de Hallaj, le récit souligne cette importance du secret li é à toute vocation mystique véritable, et dont la révélation valut à Mansour, le Victorieux d'être crucifié sur la place publiq ue. D'en avoir surpris le secret, on le paye dans sa chair. Evidemment ! (p. 103). Le texte de la sourate, d'inspiration eschatologique, étonne par sa modernité, il évoque cett e mise à nu, ce dévoilement de l'Apocalypse dont parlent les Ecritures. Dévoilement, révélation des secrets humains et divins puisque ce jour-là, même Dieu révélera ses secrets aux hommes et que tous les mystères seront dévoilés et toutes les énigmes élucidées. L'écriture mime ce dévoilement et met, comme la sourate, l'accent sur l'ingratitude de l'homme envers son seigneur et sur son avidité des biens de ce monde qui l'aveugle et l'égare... Je ne trouve personne à qui faire l'aumône. Ils ont fait disparaître tous les pauvres... Bien sur ! De quoi est il question depuis le début, si ce n'est de ça et seulement de ça : les pauvres de toutes parts qui rachètent ce monde, et nous n'avons eu ni la possibilité d'écarter la question, ni la possibilité de lui échapper, nous sommes toujours au cœur de la question, si distants d'elle que nous pensons l'être par moment. (p. 104) Car c'est bien cela la faute, le crime, cette absence de çadaqa, de charité et d'amitié envers son prochain dont Dieu a fait un devoir et que les habitants de Jarbher s'efforcent d'occulter. Pourtant les hommes ont été mis en garde et avertis, le style interrogatif particulier de la sourate, attire l'attention sur le caractère particulièrement grave de la faute et sur la sévérité du
عدد الصفحات ٢٠١Dr Rachida Simon - 66 - Revue Annales du patrimoine châtiment. "Ignore-t-il... Questions sans réponses, réponses qui ne répondent à aucune question". La puissance évocatoire de la sourate met l'accent sur la menace et invite à l'exercice de la responsabilité envers son prochain à laquelle conduit toute prise de conscience. Incitant à un retour à Dieu, à la tawba, le message coranique prépare à ce jour de la reddition des comptes, youm al qiyâma, jour de la résurrection où rien ne pourra être occulté, où toutes les vérités seront étalées au grand jour et où chacun aura à décliner son vrai nom et à assumer le poids de ses fautes. La parenté entre le texte de la sourate et les derniers chapitres est remarquable, mais c'est surtout au niveau de l'emploi du procédé rhétorique de l'iltifat très présent dans le Coran et que le roman s'approprie et utilise, que cette analogie est la plus caractéristique. Cette parenté se remarque d'autant plus que le mot sert ici non seulement à signaler le procédé mais surtout au plan de la signification, à désigner l'appel, la mise ne garde - yaltafitou anadhar - que joue le texte coranique par son insertion intempestive dans le récit profane. E t l a v o i e s e f a i t à n o u v e a u e n t e n d r e : N e s e r a p l u s qu'attente, une attente faite de vide, un vide fait d'attente, chambre d'échos où, soudain, sa voix, ou une autre voix se répandra. (pp. 198-199) Où méco nnaissable, elle s'informera : "Qui es-tu ? Quel est ton nom ? Dis-le !" Le héros narrateur qui essaye de remonter le cours des ses souvenirs de fouiller sa mémoire, ne se rappelle pas, bien qu'il s'obstine à dévider en chapelet, ses idées, ses pensées, ses inquiétudes... Et comme revenant en force, la houle d'angoisse endormie le submerge à nouveau... Ne plus savoir qui on est. Ne plus savoir son nom. Comme il se scrutera jusqu'au fond, s'interrogera et ne se rappellera pas. (p. 190) Alors il entend à nouveau le même fragment du Coran, toujours signalé par l'italique dans le texte, mots qu'on lui aura soufflés à l'oreille. Mais qui ? Où ? Aëd ne sait pas, il oublie, il
عدد الصفحات ٢٠٢Islâm Imân Ihsân idéologème du roman dibien - 67 - N° 2, Septembre 2004 oublie tout et jusqu'aux paroles elles-mêmes. Mémoire, souvenirs, réflexions, pensées ne lui sont plus d'aucune utilité, d'aucun secours : tout s'est effacé. En raison de l'éclatement de la linéarité et de l'homogénéité du récit, sous la percée de l'énoncé coranique, lui-même délivré par bribe, l'écriture se disloque, se fait halètement, se fait spasme, et menace de disparaître avec une sensation de cadavre traîné après soi (p. 192) car... Il ne trouvera aucun des mots propres à dire ce qu'il faut, et il sera de nouveau en proie à l'attente, à la vacuité. Il livrera bataille mais seul, sur un terrain vague, dans un désert. (p. 193) Et si le corps est bien le lieu privilégié où s'imprime la violence du réel et la certitude de la mort, il est aussi le lieu d'où jaillit le cri. Et l'écriture se fait corps et cri, se fait silence...et soudain, apparaît la vision sidér ée de ce lieu de la très grande violence, d'où fuse le cri qui lui (re) donne corps et vie. Il criera du fond d'un cachot sans mur, et ce cachot tiendra en lui son meilleur prisonnier, son prisonnier exclusif et son cri se perdra dans la voix hors champ qui se sera mise tout à coup elle aussi... (p. 193) Cri fondu dans cette voix qui désormais couvrira et contiendra tous les autres cris, toutes les autres voix, cette voix enfin retrouvée, remémorée, reconnue, qui pour l'ultime fois, répétera la Parole et portera le Message. Venant de loin, le fendant et allant plus loin, une voix qu'on pourra dire sans voix. Et elle sera plus effective, puissante et irrévocable qu'aucune voix jamais entendue, une voix en s'élevant qui réduira au silence la nuit entière, et juste pour je ter ces mots. Ne sait pas qu'à l'heure où les tombes vomissent leurs entrailles... (p. 193) Ce lieu de l'Epreuve qui frappe l'imaginaire de frayeur, cette voix de l'Ange interrogateur, Ma lik es-souaâl qu'Aëd voit et entend, et qu'enfin il reconnaît et nomme, seront pour lui ainsi qu'il est écrit "l'Epreuve de la tombe", qui annonçant que la nuit entière est réduite au silence, annonce aussi l'aube de la Résurrection et le Règne de justice et de fraternité. Aëd lynché à
عدد الصفحات ٢٠٣Dr Rachida Simon - 68 - Revue Annales du patrimoine mort, gît, meurtri, écrasé sur une plaque d'égout, paquet jeté de linge et chair sans vie, mais la Parole demeure portée par l'Autre qui est aussi le Même, le compatriote qu'Aëd a reconnu et qui se détache du cercle des curieux venus s'agglutiner autour de l'arène. Le plus banal, le plus anonym e, le plus étranger à cette foule (qui) se penche, lui soulève la tête, le tient contre sa poitrine. Il le presse longuement contre lui, toujours à l'écoute. Après quoi, après tout ce temps, il lui dit à l'oreille : Par les cavales haletantes, par les cavales bondissantes, par les cavales... du matin... et les empreintes de leurs sabots... en vérité l'homme est ingrat envers... et il en porte témoignage... il ne sait pas qu'à l'heure où les tombes vomiront leurs entrailles et les cœurs leurs secrets... (p. 211). La récitation par le double, le frère de la sourate Les Coursiers prélude à la Résurrection d'Aëd qui aidé par lui, se remet sur ses pieds et entrevoit enfin dans... Un noir plus noir que le noir... des pensées qui traversent ce noir comme des haches étincelantes (p. 213), le lieu du Retour et de la Promesse. "Quand j'aurai fait trois pas encore, je serai entré là où il faut, et je me rappellerai". Torride, de pourpre, d'or, de vert ancien : la tempête qui lui touche le visage. Elle touche aussi à l'horizon des plaines haussées par l'embrasement de l'air v e r s l e s p l u s v a s t e s a l t i t u d e s . Il s c r u t e c e p a y s e t l e j o u r l â c h é dessus, il en hume l'odeur infinie, le souffle brûlant; un pays antérieur au temps, un jour qui ne s'accommode que de soi, le lieu du retour... (pp. 211-212) Le parcours initiatique d'Aëd est balisé, orienté, guidé et donc programmé par cette voix aux accents eschatologiques, par cette Parole hors diégèse mais qui infiltre le récit et finit par en investir le sens en l'éclairant, Pa role en suspens, parole toujours à venir, elle annonce, en même temps que le châtiment douloureux à ceux qui ne croient, pas la réalisation de la promesse d'un au-delà lumineux, comme parole ultime : première et dernière, dans les ténèbres de la violence aveugle qu'Aëd subit
عدد الصفحات ٢٠٤Islâm Imân Ihsân idéologème du roman dibien - 69 - N° 2, Septembre 2004 dans sa chair, dans cette nuit de la grande profération passée ou à venir. Envoyé pour, appelé à témoigner après avoir tout au long de son parcours, cherché vainement à connaître la vérité sur la nature intime des êtres qui l'entourent, Aëd ne pourra découvrir son véritable, son propre nom qu'après en voir douloureusement acquitté le prix : le lynchage qu'on lui inflige est l'ultime épreuve qu'il aura à subir pour accéder au mystère, épreuve qui consacre définitivement son initiation et lui permet d'accéder à la vérité de son identité essentielle. L'expérience initiatique, par essence individuelle, permet à la conscience de soi de s'affirmer en se dégageant de la gangue et des contraintes du groupe social, de construire et d'affermir la personnalité, de prendre pleinement conscience d'une individualité séparée. Ce détachement qui peut revêtir le caractère tragique d'une perte irréversible trouve sa compensation dans la rencontre d'un dieu transcendant et dans l'accession à un degré de "réalité" spirituelle qui permet d'accepter l'évidence de la mort physique et d'affermir sa croyance en un Dieu vivant et en sa Promesse. Le passage sans transition d' un discours à l'autre figure un exemple parfait de cette structure en entrelacs produite par l'emploi de l'iltifat. En dépit de l'apparente linéarité, cet ordre enchevêtré de l'écriture pointe une simultanéité qui est celle de la pensée elle-même, qui surgit en même temps que l'œil appréhende l'objet vu, c'est pourquoi l'on peut dire qu'il n'y a pas de "rupture" dans l'enchaînement de la phrase, même s'il y a brisure de la tonalité du discours et incise dans l'ordre de la linéarité : le surgissement du texte coranique correspond à une fulguration de la pensée, à une percée consciente : à un plus de sens. Plutôt que sous forme de citations plus ou moins intégrales, nettement démarquées ou placées de façon voilée ou non, en incise dans l'énoncé, les derniers romans de Dib privilégient des
عدد الصفحات ٢٠٥Dr Rachida Simon - 70 - Revue Annales du patrimoine modalités d'insertion ou même d'intégration plus discrètes de la Parole coranique, par la médiation de récits de rêve ou de visions apparues en état de veille, qui so uvent font surgir le fantastique dans le récit, ou alors par le re cours à un style parabolique, sous couvert d'allusions, d'évocations, d'images parfois si discrètes qu'elles peuvent passer inaperçues et que le Texte sacré se trouve de la sorte complètement fondu dans le récit profane comme si sa présence, pourtant lancinante, allait de soi. L'histoire de Faïna dans Le Somm eil d'Eve apparaît dans un récit de rêve que relate la jeune femme, le motif biblique du jardin où, furent créés Adam puis Eve, et prend une dimension coranique puisqu'il évoque précisément le motif des deux jardins liés à la Promesse édénique qui constitue le thème porteur de la sourate Le Miséricordieux, Er-Rahman (Sourate LV, versets de 46 à 76). La vision des deux jardins annonce donc dés le début du roman l'issue du parcours initiatique de Faïna et de Solh qui se trouve déjà programmé dans la description qui est faite du jardin promis et dans l'allusion à la rencontre avec l'Ange... La seconde vision avait elle aussi un jardin pour cadre. Un oranger poussait dans ce jardin... Dans mon rêve, au lieu d'un volcan il y avait juste une ombre, mais immense, dotée d'ailes. Je me promenais, attendant quoi : quelqu'un, quelque chose ? Je n'attendais en fait, et je le savais qu'une orange. Qu'on m'en donnât une... L'air embaumait, sentant l'orange... Puis une aube qui en avait pris la couleur s'était mise à monter sous l'ombre et ses ailes... J'étais presque sûre d'en recevoir une, bien brillante, bien juteuse. (pp. 24-25) Cette vision, véritablement paradisiaque, incline à une interprétation mystique à travers la présence conjointe de thèmes éminemment révélateurs, de l'arbre, du feu, de l'eau et d'une chromatologie traditionnellement rattachées au Grand œuvre alchimique dans l'évocation de l'orange, fruit du deuxième arbre. L'hétérogénéité de l'écriture, n'est pas ici révélatrice d'une
عدد الصفحات ٢٠٦Islâm Imân Ihsân idéologème du roman dibien - 71 - N° 2, Septembre 2004 rupture ou d'un malentendu, mais bien d'une dialectique d'échange. La rencontre inattendue d'éléments hétérogènes, de discours en apparence conflictue ls, n'aboutit pas comme dans la littérature moderne, chez Butor par exemple à une esthétique de la discontinuité mais à un di alogue intense entre textes fondamentalement opposés par le ur natures : profane/sacré, mais entre lesquels peu à peu se file et se tisse une continuité essentielle entre des questions existentielles incontournables que pose le récit de fiction et celles d'une relation plus ouverte, plus humaine à autrui que propose, en réponse, le texte coranique : va et vient fructueux entre une réalité dont la gravité et l'urgence interpellent aussi bien l'écrivain que le lecteur, le croyant que le non-croyant. Le geste de création se présente comme le désir, actualisé en mots, de partager un espace de communication où la prise de parole inclut et implique l'autre dans le mouvement même qui mobilise et engage l'écrivain. La dynamique de la création révèle une charge d'énergie et une aptitude significative à inverser la dérive qui condamne certains êtres à l'exclusion et à la mort symbolique, en logique d'intégr ation de l'Autre, qui suppose nécessairement la volonté de partager le même espace social et scriptural. Cette capacité à s'ouvr ir à la différence, à accepter l'Autre et à faire une place à son altérité, relève d'une remarquable volonté d'édifier un monde chaleureux, où prédominent la connaissance et le respect, l'échange et le partage. Dans l'écriture, l'acte de création prend valeur d'acte essentiel : à la fois don de soi et geste de partage : quête mystique d'une relation à L'Autre qui renverse la fatalité de l'incommunicabilité et de la rupture à autrui que symbolisent les murs, le silence, l'indifférence du non-regard. Don de soi par la grâce du don de parole : force du dire et de la parole dans un monde chaotique où l'absence de charité et d'amitié sadaqa, est
عدد الصفحات ٢٠٧Dr Rachida Simon - 72 - Revue Annales du patrimoine le plus grand facteur de dést abilisation de l'être et de déséquilibre de son environnement, que Dib met si bien en spectacle et en questions dans son œuvre. Force de la parole nue qui s'oppose à la violence aveugle et multiforme, force d'une Voix unique, répercutée de texte en texte, qui appelle l'humanité à s'unir autour du Créateur, écritu re en gestation appelant à un monde meilleur où de nouvelles relations se tissent et se nouent entre réalités opposées ou contra dictoires. Force de conviction, dont le but ultime et de relier en portant le Message, en pérennisant la transmission. Surmontant la crise - humaine et civilisationnelle - d'un langage devenu vain, dans un monde verrouillé où les gens sont devenus des murs, les uns pour les autres ainsi que le déplore Ionesco, l'écriture ouvre un espace inespéré mais bien réel de parole, de rencontre et d'échang e, où vient s'inscrire et se déployer un Message au souffle puissant qui se fait entendre et imprime à la phrase un relief aussi étrange qu'inattendu, porté par un imaginaire irradié. Le langage convulsif annonce la naissance non sans douleurs de valeurs humanistes nouvelles, renouvelées, puisées à la source d'une écriture révoltée, d'une culture de la révolte. Symbole obsessionnel d'une parole absente et donc d'une perte, l'écriture se présente comme cet effort continûment répété, soutenu, pour réactualiser et se réapproprier symboliquement la présence de cette voix absente qu'elle appelle de ses vœux. Le retour à une lecture-méditation, lecture- remémoration (dhikr et qiraa) du texte coranique est donné comme le recours incontournable, voire ultime de l'homme moderne coupé de ses racines religieuses et métaphysiques (Ionesco, Notes et contre-notes), égaré, noyé, dévalorisé dans un monde insensé - privé ou coupé du sens -, incompréhensible, confronté chaque jour à la violence aveugle de l'irrationnel, de l'exclusion et de la haine. L'infiltration plus ou moins massive d'un autre code
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