La définition du bayan dans la rhétorique arabe - 17 - N° 9, Septembre 2009 22 - Pierre Larcher : "Coran et théorie linguistique de l’énonciation", Arabica, Vol. 47, N° 3, 2000, pp. 453-454. 23 - M. A. al-Jabiri: "Binyat al-âql al-ârabi", Markaz Dirasat al-Wahda al- Arabiyya, Beyrouth 2004, p. 97. 24 - Ibid., p. 99. 25 - Al-Sakkaki: op. cit., p. 435. 26 - Al-Jabiri: op. cit., p. 101. 27 - Al-Sakkaki: op. cit., p. 162. 28 - Ibid., p. 330. W. Smyth avait tradui t cette phrase ainsi "the main function of "ilm al-bayan" is to consider the contingent relationships between (maâni)". W. Smyth: "The Canonical Formulation of "ilm al-balaghah" and Al-Sakkaki's Miftah al-ûlum", Der Islam, Vol. 72, N° 1, 1995, p. 17. 29 - Al-Sakkaki: op. cit., p. 329. 30 - William Smyth: "Criticism in the Post -Classical Period: A Survey", in Arabic Literature in the Post-classical Peri od, Ed. Roger Allen, D. S. Richards, Cambridge University Press, Cambridge 2006, p. 403. 31 - Fakhr al-Din al-Razi: "Al-Mahsul fi îlm al-usul", Ed. Taha Jabir al-Alwani, Université Muhammad ben Saoud, Riyad 1979, Vol. I, p. 300. 32 - Kees Versteegh: Greek Elements in Arabic Linguistic Thinking, Brill, Leiden 1977, pp. 157-158. 33 - Al-Sakkaki: op. cit., p. 330. Références : 1 - Abd ul-Raof, Hussein: Arabic rhetor ic, A pragmatic analysis, Routledge, London 2006. 2 - Al-Jabiri, M. A.: "Binyat al-âql al -ârabi", Markaz Dirasat al-Wahda al- Arabiyya, Beyrouth 2004. 3 - Al-Khafaji, Ibn Sinan: Sirr al-F asaha, Dar al-Kutub al-‘Ilmiyya, Beyrouth 1982. 4 - Al-Razi, Fakhr al-Din: "Al-Mahsul fi îlm al-usul", Ed. Taha Jabir al-Alwani, Université Muhammad ben Saoud, Riyad 1979. 5 - Encyclopedia of Arabic Language and Linguistics, Ed. Kees Versteegh, Brill, Leiden 2006. 6 - Gully, Adrian: The Culture of Letter-Writing, in Pre-Modern Islamic Society, Edinburgh University Press, Edinburgh 2008. 7 - Hallden, Philip: "Rhetoric", Medieval Islamic Civilization: An Encyclopedia, Ed. Josef W. Meri, Jere L. Bacharach, Taylor & Francis, London 2006. 8 - Hatim, Basil: "A Model of Argument ation from Arabic Rhetoric", Bulletin (British Society…), Vol. 17, N° 1, 1990. 9 - Heinrichs, W.: "Qazwini", Encyclopedia of Arabic Literature, Ed. Julie Scott
عدد الصفحات ٢٠٩Abdessamad Belhadj - 18 - Revue Annales du patrimoine Meisami, Paul Starkey, London 1998. 10 - Ibn Khalaf al-K ātib: Mawadd al-bayan, Ed. F. Sezgin, Institute of the History of Arabic-Islamic Science, Frankfurt am Main 1986. 11 - Larcher, Pierre : "Coran et théorie linguistique de l’énonciation", Arabica, Vol. 47, N° 3, 2000. 12 - Owens, Jonathan: "Models for Interp reting the Development of Medieval Arabic Grammatical Theory", Journal of the American Oriental Society, Vol. 111, N° 2, 1991. 13 - Saleh, Abdel Hamid : "Une source de Qalqasandi, "Mawadd al-bayan", et son auteur, Ali ben Khalaf", Arabica, Vol. 20, N° 2, 1973. 14 - Saleh, Abdel Hamid: "Ibn Khalaf", Encyclopaedia of Islam, Second Edition, Brill, Leiden. 15 - Smyth, W.: "The Canonical Formula tion of "ilm al-balaghah" and Al- Sakkaki's Miftah al-ûlum", Der Islam, Vol. 72, N° 1, 1995. 16 - Smyth, William: "Controversy in a Tradition of Commentary: The Academic Legacy of Al-Sakkaki Miftah al-ûlum", Journal of the American Oriental Society, Vol. 112, N° 4, 1992. 17 - Smyth, William: "Criticism in the Post-Classical Period: A Survey", in Arabic Literature in the Post-classical Period, Ed. Roger Allen, D. S. Richards, Cambridge University Press, Cambridge 2006. 18 - Stetkevych, Jaroslav: "Arabic Herm eneutical Terminology: Paradox and the Production of Meaning", Journal of Near Eastern Studies, Vol. 48, N° 2, 1989. 19 - Suleiman, Y.: "The Concept of "Fasaha", in Ibn Sinan al-Khafaji", New Arabian Studies, N° 3, 1996. 20 - Van Gelder, G. J. H.: "Ali ben Khalaf al-Katib", Encyclopedia of Islam Three, Ed. G. Krämer, D. Matringe, J. Nawas et E. Rowson, Brill, Leiden 2008. 21 - Versteegh, Kees: Greek Elements in Arabic Linguistic Thinking, Brill, Leiden 1977. 22 - Von Grunebaum, G. E.: "Bayan", E. I, Brill, Leiden. o
عدد الصفحات ٢١٠Revue Annales du patrimoine, N° 9, 2009, pp. 19 - 30 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2009 aicha.cheded@univ-oran2.dz © Université de Mostaganem, Algérie 2009 Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib Aicha Cheded Université d’Oran, Algérie Résumé : Cet article revient sur quelques traits du processus de la créativité chez notre illustre auteur algérien d'expression française, Mohammed Dib, à travers l'étude de quelques textes tirés de son livre "Simorgh" appartenant à des genres différents, conte philosophique, séance ou "maqama", tragédie, essai et poésie. Nous parlerons aussi de ses positions/dépositions concernant la question du patrimoine autant matériel qu'immatériel et la nécessité de sa réhabilitation. Mots-clés : patrimoine, conte, Mohammed Dib, roman, maqama. o Heritage and creativity by Mohammed Dib Aicha Cheded University of Oran, Algeria Abstract: This article returns to some features of the process of creativity in our illustrious French-speaking Algerian author, Mohammed Dib, through the study of some texts taken from his book "Simorgh" belonging to different genres, philosophical tale, session or "maqama", tragedy, essay and poetry. We will also talk about its positions/depositions concerning the question of both tangible and intangible heritage and the need for its rehabilitation. Keywords: heritage, tale, Mohammed Dib, novel, maqama. o Si la créativité est une qualité personnelle, "un processus complexe d’assimilation c'est-à-dire à la fois d’intégration et de transformation"(1), le patrimoine est ce legs parvenu à l’homme depuis la nuit des temps. Le patrimoine est un bien collectif. Patrimoine et créativité, deux vocables qui se complètent. Le premier évoquant le partage et l’échange, le deuxième rappelant la singularité et la finesse. Mais les deux versent dans l’originalité et l’authenticité d’un peuple, d’un individu.
عدد الصفحات ٢١١Aicha Cheded - 20 - Revue Annales du patrimoine Pour parler de la créativité chez Dib, nous nous baserons sur son dernier livre édité de son vi vant à savoir "Simorgh" pour avancer quelques pistes éclairant son moi créateur. Sur la question du patrimoine, nous nous référons à certains flashs de sa vie et à ses positions/dépositions constantes. L’ingéniosité de Dib fut d’voir mobilisé dans l’espace restreint de son livre intitulé "Simorgh", un certain nombre de genres qu’il a manipulé. 1 - Le conte philosophique "Simorgh" : Pour commencer le conte philosophique qui porte le même nom que le livre à savoir "Simorgh", présente un schéma continu dont le héros n’a pas élaboré son processus d’individuation (2). Ce dernier, désormais oiseau, répond à un appel lancé. Le voyage effectué n’éclaire en rien sur les idées et les sociétés (mœurs, croyances, civilisations diverses) sollicitant toutefois l’imagination du lecteur. Ce vo yage n’est pas ponctué d’étapes et d’épreuves significatives mais il est fait mention de sa dureté " a p r è s l e c r é n o m d e v o y a g e q u’on s’est tapé... ce crénom de voyage..." (Simorgh, p. 14). Ce voyage est couronné par un succès celui d’arriver à destination. Le héros ne se voit pas dans la nécessité de consulter un interprète (ange, génie, derviche, vieillard...). Le suspense demeure puisque après une longue attente, il entre au palais et découvre après plusieurs étapes et à travers plusieurs voiles que c’est lui l’émetteur et le destinataire de cet appel. Il faut remarquer que les effets du réel ne sont utilisés qu’en prélude. Aussi, le divertissement et l’humour sont bannis. Les idées sont ici souveraines. Le récit de "Simorgh" est d’un bout à l’autre une quête de la vérité, de la paix, de l’immortalité. Mais le seul voyage valable est celui qu’effectue l’homme, tout homme, à l’intérieur de lui- même. Dib emploie un certain nombre de symboles reconnus par t o u t e s l e s c u l t u r e s e t r e l i g i o n s . I l f a i t f i g u r e r " S i m o r g h " , t i t r e éponyme et du conte philosophique et du livre, relevant de la littérature persane et orientale. C’est ainsi que Farid ud-Dine
عدد الصفحات ٢١٢Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib - 21 - N° 9, Septembre 2009 Attar, dans son colloque "Mantiq-at-ayr" parle de cet oiseau fabuleux comme d’un symbole de la recherche de soi. De son côté, le nom du Phénix inséré da ns le conte est d’un symbolisme très riche dans la littérature gréco-latine en général. Par ailleurs, il a employé un certain nombre de symboles tels que le ciel, l’oiseau, le nombre douze, le temp s, midi, l’ombre, le voile, le miroir. L’histoire du conte philosophique de Dib débouche sur un sens qui n’est pas donné en entier d’où l’hypothèse d’un texte à forte symbolique spirituelle univer selle. Si le héros est en quête de quelque chose, le lecteur, lui, cherche le sens de cette quête e t n e t r o u v e a u b o u t q u ’ u n r é c i t , q u i e s t c e s e n s e t c e o b j e t mêmes. Un sens éventuel et même arbitraire obtenu par la reconstitution longuement murie de ces symboles serait que l’élu promis à la béatitude éternelle est une âme angoissée engagée dans la quête sacrée de l’Illu mination qui n’est autre que la recherche de soi et de la paix in térieure (la sakinah). Ainsi serait la condition de tout mortel aspirant à l’immortalité, à la sainteté, au contentement de l’âme (rida). Ainsi serait le "Simorgh" qui sommeille en chacun de nous. 2 - La séance ou la "maqama" intitulée "le Guide" : "Maqamat" nom pluriel de "maq am" est un genre littéraire qui a vu le jour à l’époque abbasside (3). Un bref discours composé dans un style romanesque et bien truffé de tours poétiques de la langue arabe en vue d’un enseignement. C’est une prose rimée conçue pour l’exposition extérieure. Le souci majeur de l’auteur d’une "maqama" (4) est de montrer ses connaissances rhétorico-lexicales et même l’étendue de son savoir dans tous les domaines de la science. Ceci laisse la primauté exclusive à la forme du texte et non le fond. "Le guide" n’a pris de la "m aqama" arabe que sa structure introduisant deux narrateurs anon ymes. On ne connaît que l’état d’esprit du deuxième narrateur lui conférant une certaine vivacité. Les deux narrateurs-personnages impliqués dans l’action
عدد الصفحات ٢١٣Aicha Cheded - 22 - Revue Annales du patrimoine assument la narration (récit à la première personne, focalisation interne) et conduisent eux-même s l’intrigue en alternance. Ce sont des narrateurs-relais qui racontent à tour de rôle une histoire d’un point de vue strict ement subjectif, partiel. Ils témoignent de ce qu’ils ont vu, vécu et compris durant une période précise de l’histoire de l’Algérie. Par ailleurs, le second narrateur semble acquérir un stat ut de conteur, trait propre à l’oralité : "Moi je suis Moi" (Sim orgh, p. 128), "j’ai ce pouvoir de diversion que chacun d’entre vous recherche, dont vous voudriez bien disposer" (S., p. 129), "serait-il inconvenant de vous tracer le portrait du beau parleur ?" (S., p. 129), "je suis de nature un guide. Un vrai." (S., p. 130). 3 - Le guide "une dénonciation" : La séance dibienne comporte quatre petites histoires introduites par un bref dialogue.ces histoires traitent les thèmes suivants : - Ignorance des simples gens ou mieux dit encore la mosquée, lieu de propagande. - Abus de pouvoir de quelques autorités après l’indépendance. - Opportunisme de certains responsables à la même période. - Passivité et paresse des gens après l’indépendance. Dans cette "maqama" intitulée "le guide", Dib n’a pas fait appel à la prose rimée, aux mots rares et aux idées séduisantes. Il a pris comme cadre socio-historique la société algérienne post- indépendante. Il a fait appel à une conjoncture sans toutefois montrer son aisance poétique habi tuelle et qui est de rigueur dans ce genre. Mais en traitant le thème de la dénonciation, la séance de Dib a acquis la profondeur qui lui manquait. 4 - L’élévation d’Œdipe "une tragédie" : La pièce de Sophocle (5), "Œdipe à Colone", se compose d’un prologue ou parodos, de six épisodes, de quatre intermèdes choraux et d’un exode. Mohammed Dib, quant à lui, a réduit sa pièce jusqu’à la simplifier. Il s’agit d’un prologue, de deux épisodes et d’un exode sans intermède choral. Dans ce drame,
عدد الصفحات ٢١٤Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib - 23 - N° 9, Septembre 2009 s’affrontent des personnages en nombre limité de quatre (6). Il s’agit bien évidemment d’Œdipe et de sa fille Antigone "la fille intraitable d’un père intraitable" qui "n’a jamais appris à céder aux coups du sort" et du couple coryphée/messager afin de rapporter la scène de sa belle mort, le premier en posant des questions et le second en y ré pondant. Aucune trace des cinq autres personnages à savoir : le chœur et Ismène ; l’un représenté par le coryphée et l’autre par sa sœur Antigone. Sans oublier Thésée le défenseur des pauvres et vieilles gens mais surtout Créon et Polynice source de conflit et de ressentiment. L’heure n’est plus au règlement de conflit mais d’un départ définitif ou plutôt d’une élévation. Dib nous propose ainsi, une véritable tragédie en quelques scènes seulement. Il est une coïncidence troublante, Sophocle a rédigé "Œdipe à Colone" à la fin de sa vie de nonagénaire. Il en est de même pour Mohammed Dib dans "Simorgh " édité en 2003 juste avant sa mort survenu le 02 mai de la même année. Animé, semble-t-il, par le même désir, les deux auteurs ont choisi de faire parler un Œdipe non pas ce roi plein de sollicitude au début du cycle thébain ni celui présomptueux, arrogant, soupçonneux, violent et inquiet mai un Œdipe désespéré, humilié, déchiré, tendre et humble. Il n’est nul besoin de rappeler ici le génie créateur de l’un ou de l’autre auteur car les deux triomphent dans la stricte économie, maniant la grâce à la puissance du verbe et la grandeur chez eux est inséparable de la simplicité. De l’un et de l’autre, un message transcendantal nous est parvenu depuis Sophocle jusqu’à Mohammed Dib. "Reste à se demander si cela présente un intérêt pour qui qu e ce soit" (Simorgh, p. 238) et surtout reste à le déchiffrer. 5 - L’engouement de l’essai : "Simorgh" est un livre qui abonde en essais qui traitent de la philosophie, de la mondialisation, du clonage, du racisme, du fanatisme religieux, des villes "fantômes", de la tragédie et enfin de la critique littéraire. Huit ex traordinaires essais à méditer qui
عدد الصفحات ٢١٥Aicha Cheded - 24 - Revue Annales du patrimoine constituent globalement le tiers du livre. Ce nombre d’essais et de pages présente déjà un engo uement certain pour ce genre tant haï ou controversé. Car depuis son apparition avec Montaigne au XVI e siècle(7), il ne cesse de connaître des haines et des aversions souvent déclarées. Son dessein est de montrer une pensée non finie, en élaboratio n constante ne cherchant pas à être classée dans un genre bien confiné mais bien défiant tout critère normatif(8). Les essais dibiens pr ésentent, eux aussi, une pensée en train d’aboutir, lestée d’inachèvement. Leur mérite est qu’ils fusionnent la méditation (caractéristique montaignienne, de la tradition française de l’essai) avec la cognition (caractéristique baconienne, de la tradition anglaise de l’essai). Remarquable encore est la fusion de la littérature non- fictionnelle ; de la diction avec la littérature fictionnelle. Ceci se trouve clairement dans l’essai n° 2 Ghost towns blues et l’essai n° 5 La couleur pire, le plus typique où des constructions mixtes de séquences sont repérables. Les essais dibiens sont tous e n c o u p l a g e p u i s q u ’ i l s s e réfèrent à des domaines de cognition très variés tels que la philosophie, la sociologie, l’histoire, la géographie. Sous l’effet de ces croisements, ils ne peuvent avoir qu’une dénotation plus ferme et une plus grande force de désignation littéraire. Autre point, est que le rapport à l’actualité, avec tout ce qu’elle présente comme inepties et horreur, motive la rédaction des essais. Montaigne dit ceci à ce propos "le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse" (9). Montaigne se borne à l’étude et à la description d’un seul spécimen d’humanité, lui-même car dans l’étude de sa propre vie commune considérée dans son en semble, il cherche à connaître l’humaine condition en général. Mais cette ambition de dégager une essence en isolant l’individu de sa vie contingente, mettrait en perte cette essence sitôt détachée des contingences, risque que Dib a su détourner en puisant dans le macrocosme.
عدد الصفحات ٢١٦Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib - 25 - N° 9, Septembre 2009 6 - Poésie et/ou "fibres" poétiques : La poésie vient ajouter une articulation supplémentaire et agréable aux autres genres soumis exclusivement aux lois de la syntaxe et aux impératifs de sa fonction de communication. Ce genre ne tient pas un grand espa ce. "Simorgh" ne contient à proprement parler que quelques pièces poétiques. Un huitain (Simorgh, p. 63) et deux quatrain s (Simorgh, p. 63 et 122). Mais Dib est poète avant d’être écriva in. Cette stance de huit vers montre bien son élan poétique : Pigeonnes au teint blanc De jeunes filles, plaise Impudentes qui vous pavanez Dans la cour des mosquées ; Anes des rues trottinant Avec vos coupures à vif si Savoureuses à lécher, plaise Qu’est-il de moi advenu ? (Simorgh, p. 63). Dans ce huitain, les jeunes filles sont comparées à des pigeonnes dans leur impudence à se trouver même dans les lieux les plus sacrés ici la cour des mosquées réservés à la prière et le recueillement. Image de pigeons qui justement font des mosquées un lieu de prospection et d’exploration. Une deuxième métaphore non moins animalisante suivi d’un complément du nom "des rues" faisant de ces dits filles des "ânes des rues". Le sixième et le septième vers font état d’un enjambement avant la chute. Cette dernière est marquée dans le huitième vers comme s’il s’agissait d’une chute du septième ciel, un effondrement de tout un monde semble se désigner par cette phrase interrogative, une question existentielle au ton raffiné, au romantisme originel nous laissant en proie à une méditation fatalement mélancolique. Un autre extrait poétique exprime toute l’ampleur d’une existence en quatre vers résumant ainsi le cycle en quatre saisons opérant un parallèle avec les quatre tranches de vie : Printemps avec toi je fleuris
عدد الصفحات ٢١٧Aicha Cheded - 26 - Revue Annales du patrimoine Mais été avec toi je mûris Automne avec toi je me prépare Hiver, hiver avec toi je pars. (Simorgh, p. 63). Plus loin, il reprend avec un peu d’"hésitation" marquée par la répétition et avec beaucoup d’"amertume" jusqu’à laisser en suspend ce refrain. Il préfère clor e par le symbole de la tradition orale que nos mères et grands-mères d’antan employaient à savoir l’expression "zum... zum" pour annoncer un événement imminent à l’approche de "l’hiv er" celui d’un étrange départ évoqué précédemment. Pour intensifier plus ce moment, le dernier vers est coupé en deux. Ce quatrain nous laisse convaincu quant à l’interprétation à donner : Automne avec toi je me prépare Zum... zum... zum... zum... zum Hiver, hiver... zum... zum... zum Avec toi... zum... zum... zum (Simorgh, p. 64). Mention faite aussi de quelques vers d’une strophe incomplète avec un jeu de paronomase (ormeau/hameau) et soulignement particulier de rimes féminines (l’en-fan-ce ri-eu- se/la vieillesse heu-reu-se) en éc riture syllabique qui viennent rythmer l’oxymore (enfance/vieillesse). Dib semble nous imposer l a d i c t i o n . C e s t r o i s v e r s à e u x s e u l s d é g a g e n t u n c l i m a t d e convivialité et de vie paisible des tout jeunes et des si vieux à la fois dans un lieu-dit. Il n’est pas inintéressant de les transcrire ici : Sous l’ormeau du hameau, L’en-fan-ce ri-eu-se Etc., etc., etc. La vieillesse heu-reu-se Etc. etc. etc. (Simorgh, p. 122). Le discours poétique dibien est marqué par un retour répété du même. Il s’agit ici du temps, de la vieillesse, du destin. L’imbrication de ces bribes de poésie émane de sa longue expérience de la vie, de l’écriture et des techniques stylistiques.
عدد الصفحات ٢١٨Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib - 27 - N° 9, Septembre 2009 La question du patrimoine suppose la réactivation de la mémoire collective et individuelle. Or, de tout temps, la femme, concrétisée le plus souvent, par l’image de la mère, fut la détentrice et la conservatrice du savoir profane et de la culture ancestrale. Dib est né durant la période coloniale (1920) et a été bercé par les chants poétiques en l’absence de toutes autres formes de culture. Cette culture arabo-musulmane lui fut inculquée dans sa globalité par des femmes à leur tête sa mère étant donné la perte précoce de son père. De plus, Dib fut mis très tôt en contact avec la société tlemcenienne grâce aux différe nts métiers pratiqués, entre autres, concepteur de maquettes artisanales. Il a ainsi, côtoyé la classe des tisserands. Sa culture s’est élargie et s’est fortement ancrée en lui. Il en a fait une source inépuisable notamment dans ses premiers romans et nouvelle dits de la période réaliste et même bien après, où les touches du poète, du conteur apparaissent avant celles du romancier et du dramaturge. Dib a depuis longtemps reconnu l’importance du patrimoine matériel autant qu’immatériel, qui reste malheureusement à l’abandon. Ce constat alarmant l’a poussé très tôt à vouloir éditer quelques contes pour enfants transposés de l’Arabe dialectal vers le Français. Les éd itions de l’état de l’époque voulaient les traduire en Arabe partant du Français. Dib leur a proposé "la version originale : assonancée, voire rimée, telle que... recueillie et mise au point dans l’idiome véritablement parlé par les Algériens". Devant le refus des uns et de Dib, la conséquence fut que "les enfants algériens n’ont pas eu le droit à des contes tout bonnement venus d e l e u r t r é s o r c u l t u r e l " . (Simorgh, p. 196). Cet état de fait n’a rien de discriminatoire pour l’une ou l’autre langue. Mostéfa Lacheraf a précisé le rôle de chacune d’elles. "Les langues naturelles avaient longtemps joué, aux côtés de l’Arabe littéral, le rôle d’éducateur de la sensibilité poétique, de l’imaginat ion narrative, du goût de la s e n t e n c e e t d e l a sagesse quotidienne" (10). En réalité, Dib n’est
عدد الصفحات ٢١٩Aicha Cheded - 28 - Revue Annales du patrimoine pas le premier à critiquer la politique éditoriale des années 70. Malek Bennabi l’a aussi montré du doigt "le problème de la S.N.E.D., concerne d’abord ceux qui brassent les idées ; il ne concerne pas ceux qui les vendent qu’après... si je condamne la S.N.E.D., c’est d’abord parce que dans son esprit elle renverse cet ordre"(11). Dib s’est aussi prononcé en ce qui concerne le patrimoine matériel. Il a précocement compris que le devenir d’un peuple ne peut se faire sans la conservation de son identité, sa culture, son passé lointain et proche en explorant ses vestiges, ses monuments historiques. Dans "Simorgh", Dib rappelle par un essai consacré à ce thème (l’essai n° 2 Ghost towns blues ou Tristes villes fantômes) (12), l’importance et la qu alité des civilisations qu’a connues notre pays qui n’ont rien à voir avec les villes américaines abandonnées parce qu’elles ne font plus l’affaire de leurs habitants. Cet essai se termine par une conclusion qui en dit long : "les cités trajanes, elles, ne saurait devenir les poubelles de l’Histoire"(13). Dans son livre posthume, Laezza, il réitère son appel à la sauvegarde de ce patrimoine et fut en cela très lucide : "l’Algérie, parlons-en une fois de plus, si elle voulait sauver son âme, et commencer par se sortir de son marasme intellectuel comme de sa misère morale. Il se rait temps en effet qu’elle s’en soucie et fasse en tout premier lieu la pleine lumière sur son histoire : en d’autres termes sur son héritage culturel, tout l’héritage, depuis les "origines", et qu’elle soit non seulement prête à l’identifier mais pour une part égale à s’y reconnaître... notre sol est jonché de témoignages, vestiges, plus glorieux et plus riches les uns que les autres" (14). Il continue dans la page suivante : "il nous reste beaucoup à récupérer de notre passé et, ce faisant, de nous-mêmes. Cela ne semble pas aller de soi pour l’instant, parce que, s’atteler à pareille tâche, exige de se délester d’une épaisse couche de paresse et de préjugés" (15). Ces quelques lignes retracent tout un programme culturel.
عدد الصفحات ٢٢٠Patrimoine et créativité chez Mohammed Dib - 29 - N° 9, Septembre 2009 Pour conclure, nous dirons que l’exil fut, semble-t-il, bénéfique pour Dib, pour mieux observer son pays, mieux le diagnostiquer et mieux l’écrire. Dib a fait volontairement un arrêt sur image. Il nous a donné l’image de sa ville natale Tlemcen et de son jardin luxuriant notamment à travers son livre Tlemcen ou les lieux de l’écriture. C’est cette image qui reproduit fidèlement le patrimoine tlemcenien et partant algérien. Par la suite et/ou en parallèle, il est parti à la découverte d’autres espaces. Sa langue est désormais son topos, non pas ce code mais sa langue d’écriture, ce subtil mélange de pensées algérienne, arabo-musulmane et proprement dibienne. E t d e - l à , i l s ’ e s t e n v o l é v e r s l a p o s t m o d e r n i t é e t a p r i s d e l’avance sur ses pairs. Ce qui est tout à son honneur et à notre avantage. Notes : 1 - Michel-Louis Rouquette : La Créativité, P.U.F., Paris 1981, p. 6. 2 - Analyse et réflexions sur le Conte philosophique voltairien, Ellipses, 1995. 3 - Précis de littérature arabe et son histoire, 3, La littérature abbasside, Editions Dar al-Maârif, 1967. 4 - Omar ben Quina : L’art de la Maqama dans la littérature arabe algérienne, Dar al-Maârif, 2007. 5 - Christine Dubarry-Sodini : Etude sur Sophocle, Œdipe roi, Ellipses, 1994. 6 - Il y a 9 personnages dans "Oedipe à Colone" de Sophocle. 7 - Les essais de Montaigne sont rédigés de 1571 à sa mort en 1592. 8 - Aline Geyssant et Nico le Guteville : L’essai, le dialogue et l’apologue, Ellipses, 2001. 9 - Eric Auerbac : Mimesis, Ed. Gallimard, 1968, p. 287. 10 - Mostefa Lacheraf : L’Algérie, Nation et Société, Ed. S.N.E.D., Alger 1976, p. 328. 11 - Malek Bennabi : Conjoncture Culturelle, in Révolution Africaine du 9 avril 1967 ; Rééditions, Malek Bennabi : Pour Changer l’Algérie, Société d’Edition et de Communication, p. 79. 12 - Mohammed Dib : Simorgh, Albin Michel, Paris 2003, p. 26-34. 13 - Ibid., p. 238. 14 - Mohammed Dib : Laezza, Albin Michel, Paris 2006, p. 106. 15 - Ibid., p. 107.
عدد الصفحات ٢٢١Aicha Cheded - 30 - Revue Annales du patrimoine Références : 1 - Analyse et réflexions sur le Conte philosophique voltairien, Ellipses, 1995. 2 - Auerbac, Eric : Mimesis (chap. XII, l’humaine condition), Gallimard, 1968. 3 - Ben Quina, Omar : L’art de la Maqama dans la littérature arabe algérienne, Dar al-Maârif, 2007. 4 - Bennabi, Malek : Conjoncture Culturelle, in Révolution Africaine du 9 avril 1967. 5 - Dib, Mohammed : Laezza, Albin Michel, Paris 2006. 6 - Dib, Mohammed : Simorgh, Albin Michel, Paris 2003. 7 - Dubarry-Sodini, Christine : Etude sur Sophocle, Œdipe r oi, Ellipses, 1994. 8 - Geyssant, Aline et Nicole Guteville : L’essai, le dialogue et l’apologue, Ellipses, 2001. 9 - Lacheraf, Mostefa : L’Algérie, Nation et Société, Ed. S.N.E.D., Alger 1976. 10 - Rouquette, Michel-Louis : La Créativité, P.U.F., Paris 1981. ***
عدد الصفحات ٢٢٢Revue Annales du patrimoine, N° 9, 2009, pp. 31 - 44 ISSN 1112-5020 Publié le : 15/9/2009 kania.chettouh@univ-alger2.dz © Université de Mostaganem, Algérie 2009 Taha Hussein ou l’exemple d’une rencontre culturelle entre l’Egypte et la France Kania Chettouh Université d'Alger, Algérie Résumé : Le parcours intellectuel de Taha Hu ssein montre à quel point peut être harmonieuse la rencontre entre les civili sations arabe et française. Convaincu de leur fraternité, il mit sa plume au service de leur dialogue. Ainsi, il présenta à son lectorat arabophone des études comparatistes mettant en évidence leurs affinités profondes, traduisit en arabe plusieurs joyaux de littérature et de pensée françaises, éc rivit sur l'histoire de ces dernières, convoqua certaines de leurs idées ou méthodes novatrices pour redynamiser ou réformer la littérature et la pensée arabes de son époque. Mots-clés : altérité, Taha Hussein, traduction, littérature, dialogue. o Taha Hussein or the example of a cultural encounter between Egypt and France Kania Chettouh University of Algiers, Algeria Abstract: Taha Hussein's intellectual career shows how harmonious the meeting between Arab and French civilizations can be. Convinced of their fraternity, he put his pen at the service of thei r dialogue. Thus, he presented to his Arabic-speaking readership comparative studies highlighting their deep affinities, translated into Arabic se veral gems of French literature and thought, wrote on the history of the latter, called on some of their ideas or innovative methods to revitalize or refo rm the Arab literature and thought of his time. Keywords: otherness, Taha Hussein, translation, literature, dialogue. o La fascination que l’Egypte avait exercée sur les intellectuels français a inspiré plusieurs travaux de recherche dont chacun s’est intéressé à un aspect ou un siècle particulier(1).
عدد الصفحات ٢٢٣Kania Chettouh - 32 - Revue Annales du patrimoine Mais rares sont les études consacrées à l’attrait de la France et son impact sur l’intelligentsia égyptienne (2). Pourtant, la francophilie a bel et bien une tradition très ancrée dans sa culture, révélant une ouverture d’esprit telle qu’il semble opportun d’en donner ne serait -ce qu’un aperçu suggestif à travers l’exemple révélateur de Taha Hussein (1889-1973). Cet écrivain particulièrement attaché à la France attire l’attention à plus d’un titre. Aveugle dès l’âge de trois ans à cause d’une ophtalmie mal soignée, il a mémorisé la totalité du Coran à neuf ans et a pu ob tenir deux doctorats dès sa jeunesse (3), après avoir reçu une solide formation arabo-islamique à la célèbre université d’al-Azhar. Il s’est distingué, tout au long de sa vie, par un courage et un dynamisme remarquables : malgré ses lourdes charges professionnelles (4), malgré les problèmes d’ordre privé que son tempérament frondeur et ses écrits réformateurs lui avaient causés, il avait pu publier près de soixante-dix livres dans divers domaines intellectuels tels que le roman, la critique littéraire, l’histoire, l’autobiographie, l’essai..., leur liste ayant été établie par ses amis et disciples en 1967, c’est-à-dire six ans avant sa mort (5). Sa première découverte de la culture fran çaise a commencé relativement tard, à l’âge de dix-neuf ans, quand il choisit le français comme langue étrangère et entreprit de suivre avec assiduité les cours que Louis Massignon dispensait à l’Université du Caire. Mais c’est surtout son séjour d’études en France qui inaugura sa fidélité indéfectible à ce pays, à sa civilisa tion et sa culture. Boursier du gouvernement égyptien, il fu t envoyé en novembre 1914 à Montpellier car cette ville était alors épargnée par les affrontements de la première gu erre mondiale. Il n’y resta que onze mois puis fut rapatrié avec ses camarades égyptiens à cause de la crise financière que traversait en 1915 l’Université du Caire. Cependant, cela ne l’ empêcha pas d’en revenir fort admiratif de la pédagogie de ses professeurs français. Il en parla dans des termes laudatifs auxquels il mêlait une critique acerbe
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